L’histoire pavée d’intolérances mortelles / De « l’attentat-suicide » à la mort consacrée / « Ça » n’intéresse pas les ouvrières / Élargir la diversité des publics / La terrible règle des 3 D.

Petite anthologie du dessin politique, d’Honoré, éditions de La Martinière, 288 p., 25€.
Petite anthologie du dessin politique, d’Honoré, éditions de La Martinière, 288 p., 25€.

(…) Honoré n’a évidemment pas conçu chaque dessin comme une pièce d’anthologie. Il travaillait, comme tout journaliste, dans l’urgence quotidienne. Le livre peut cependant passer pour une anthologie, écrite et dessinée aujourd’hui pour retracer les vingt dernières années de notre histoire. Certains dessins pourraient passer pour des prémonitions, comme ceux, datant de plus de dix ans, où il imagine bûchers et autodafés contemporains. Mais elle avait déjà commencé, cette histoire pavée d’intolérance mortelle. Des personnages oubliés resurgissent, comme Saddam Hussein, ses complices et ses obligés, comme Bush avec ses mensonges justifiant une guerre catastrophique. Quand Honoré se fait graphiquement violent, c’est pour dénoncer, sinon conjurer, cette violence qui n’a cessé de monter, au long des vingt dernières années rassemblées dans l’anthologie. Il n’était en rien un ennemi à abattre, fût-ce au nom d’une obscure cause des peuples. Il ciblait toute manifestation de fanatisme, en n’épargnant aucune religion et même en ciblant l’hypocrisie de l’Église catholique plus souvent que le fanatisme islamique. À quelques jours de sa mort, il ironisait sur les voyages des jeunes Français choisissant de rejoindre Daech plutôt qu’un séjour Erasmus. En janvier 2015, Honoré s’amuse de l’optimisme de François Hollande et oppose un rire grinçant au calife Al-Baghdadi, qu’il image présentant des vœux de santé. Drôle jusqu’au bout, mais sans savoir que le bout était si proche. Dix-huit mois plus tard, Charlie est devenu un symbole, presque une ligne de fracture dans la société. Ceux qui s’en réclament et ceux qui le rejettent semblent bien avoir oublié ce journal de dessinateurs, tous différents. Honoré avait inventé la peinture satirique de presse, sans jamais prétendre fonder un genre : il fut un maître.

Guy Konopnicki, Marianne, 15 au 21 avril 2016, n° 2684.

(…) Oui, la mort doit être lumineuse, sublime, transcendante. Pour le héros, la mort est une promotion, mourir de cette manière est une offrande au groupe, une consécration presque divine. C’est pourquoi les fanatiques qui se font exploser dans une foule pour tuer le plus d’ennemis possible ne se suicident pas, ils offrent leur mort à Dieu. Ce n’est pas un « attentat-suicide », comme on le dit souvent, c’est une mort consacrée. La religion donne la promesse : ils vivront auprès de Dieu après leur mort. Ce sont des proies faciles, ces gosses déculturés, d’autant qu’il y a une perspective d’au-delà. Etant héroïsés, ils seront encore plus aimés après leur mort qu’au cours de leur vie. Puisqu’ils disent : je suis désireux de mourir pour que vous viviez mieux. C’est une déclaration d’amour. Ils se font aimer comme ça, et s’ils meurent on va les aimer encore plus. (…) Les rituels religieux sont transcendants. Chacun doit s’y soumettre, et dans un contexte de guerre, la moindre divergence fait l’effet d’une trahison. Dans le récit totalitaire, celui qui s’y soumet éprouve la moindre divergence comme un blasphème qui légitime la mort du mécréant. C’est tellement facile de se laisser envoûter par les lyrismes totalitaires. Quand on commence à accepter une relation d’emprise, il devient de plus en plus difficile de s’en dégager. Quand on est faible, il y a de grands bénéfices à se soumettre à l’instructeur, au recruteur, au chef. (…) Il s’agit de jeunes qui ne peuvent pas contrôler leurs pulsions et sont devenus délinquants, jusqu’au jour où ils rencontrent un maître, un fanatique religieux ou politique qui s’empare de leur psychisme. Ils perdent alors leur liberté intime et fourniront l’armée des pseudos-héros, des naïfs exploités à mort par des puissances spirituelles, idéologiques ou financières. Ils bouillonnent, ça bouillonne de partout. La course à l’amok – qui vient du malais et signifie « rage incontrôlable » – est une illustration de ce phénomène insensé. C’est un accès subit de folie meurtrière qui s’achève avec la mort de l’individu après qu’il a lui-même tué un nombre considérable de personnes. C’est une longue course écervelée. On court l’amok sans raison valable. On n’est pas dans le monde du rationnel, on est dans le monde de la perte de régulation émotionnelle. Il n’y a pas de culture, il n’y a pas de mots, on est soumis à quelque chose qui déclenche – c’est volontairement que j’emploie le mot « déclencher » – une émotion qu’on ne sait pas contrôler. Prisonniers de leurs émotions au nom d’une morale perverse – les nazis ont commis des crimes incroyables au nom d’une morale supérieure -, ils se laissent embarquer, et le plus sincèrement du monde, tuent le plus de gens innocents qu’ils peuvent, tous ceux qu’ils croisent. Sachant qu’ils vont tuer jusqu’à ce qu’ils soient tués à leur tour.

Boris Cyrulnik, psychiatre, L’OBS, 14 au 20 avril 2016, n° 2684.

(…) Mais si les féministes actuelles reconnaissent la philosophe comme une figure tutélaire de la libération de la femme, elles ne partagent pas toutes sa conception universaliste de l’égalité. Trente ans après sa mort, le 14 avril 1986, que reste-t-il de Simone de Beauvoir en 2016 ? Icône de la lutte pour l’égalité des sexes, Simone de Beauvoir a posé des jalons que la société moderne transforme et renomme. Tout le monde connaît cette phrase désormais célèbre du Deuxième sexe : « On ne nait pas femme : on le devient. » Peu, en revanche connaissent la suite : « Aucun destin biologique, psychique, économique ne définit la figure que revêt au sein de la société la femelle humaine ; c’est l’ensemble de la civilisation qui élabore ce produit intermédiaire entre le mâle et le castrat qu’on qualifie de féminin. Seule la médiation d’autrui peut constituer un individu comme un Autre. En tant qu’il existe pour soi, l’enfant ne saurait se saisir comme sexuellement différencié. » Aujourd’hui, on appellerait cela la théorie du genre… Quand en 1949, Simone de Beauvoir publie Le Deuxième sexe, elle libère un mouvement infini et profond : 20 000 exemplaires du premier tome sont vendus en une semaine ! Le scandale est énorme, François Mauriac hurle. Camus lui reproche d’avoir ridiculisé le mâle français. Des libraires refusent de le vendre, le Vatican le met à l’index et le parti communiste, décrète que « ça » n’intéresse pas les ouvrières. Mais en 1986 quand l’auteur des Mandarins – prix Goncourt 1954 – meurt, Élisabeth Badinter s’exclame : « Femmes, vous lui devez tout ! »

Valérie de Senneville, LES ÉCHOS WEEK-END, 15&16 avril 2016, n° 27.

(…) Le dégel financier (de 50 millions d’euros pour la culture) permet de tenir nos engagements sur l’éducation artistique et culturelle et l’aide à la création. Nous allons déployer des crédits nouveaux, notamment pour soutenir les compagnies de théâtre et de danse et les ensembles musicaux, l’accompagnement de résidences d’artistes, de plasticiens et de photographes, et pour ouvrir les bibliothèques le dimanche. J’ai décidé de consacrer 15 millions d’euros aux conservatoires qui s’engageront à favoriser la diversité des publics. (…) Une soixantaine de compagnies vont bénéficier du label compagnie nationale, dont celles de Joël Pommerat, de Julien Gosselin, ou de Phia Ménard. Cela va leur donner un véritable élan pour leurs projets. C’est une démarche pérenne qui vise à soutenir ces compagnies, qui sont hors des structures institutionnelles et qui apportent un souffle différent à la création. (…) Il s’agit d’étendre des initiatives existantes. Par exemple, l’éducation au cinéma. On ne touche que 12 % d’une classe d’âge. Je souhaiterais élargir l’éducation à l’image pour les élèves de primaire. Avec Laurent Bayle à la Philarmonie, nous voulons aussi étendre le projet Démos, ces orchestres composés d’enfants qui, sans connaître le solfège, abordent la musique par la pratique collective. (…) Il faut commencer par agir au niveau des écoles supérieures d’art. À nous de trouver des dispositifs pour les ouvrir davantage à une génération qui soit à l’image de la France, qu’on retrouvera demain au théâtre et au cinéma. Je pense à ce que tente Claire Lasne-Darcueil au Conservatoire national supérieur d’art dramatique de Paris ou Arnaud Meunier à l’école de la Comédie de Saint-Étienne. Ce sont des exemples à suivre. La politique de nominations des dirigeants d’établissements culturels doit aussi refléter la réalité de la société. (…) Il faut avant tout se réjouir d’avoir un réseau d’écoles d’art territoriales de grande qualité. J’entends les inquiétudes sur la reconnaissance de la spécificité de ces écoles où les enseignants sont des artistes. C’est pour cela que la loi en cours de discussion prévoit la création d’un Parlement des écoles, qui sera un lieu de débats et aussi de prise de décision. (…) Nous avons la chance d’avoir un réseau exceptionnel de plus de 1200 « musées de France ». Je vais lancer une réflexion collective sur les enjeux du musée du XXIe siècle. Quel musée pour permettre le dialogue entre les cultures, pour contribuer à l’éducation citoyenne et nous rassembler ? Ouvrir les musées, c’est aussi se déployer hors les murs. Le maire de Clichy-sous-Bois [Olivier Klein] expliquait très bien, à l’occasion du comité interministériel à l’égalité et à la citoyenneté à Vaulx-en-Velin [mercredi], comment le Quai Branly, qui vient faire des ateliers nomades dans sa ville, a changé le rapport des publics au musée et à l’œuvre. (…) Dans les musées comme dans les bibliothèques, nous voulons améliorer l’accessibilité du public. Les bibliothèques sont des lieux de culture et de transmission des savoirs. Il faut les ouvrir davantage. C’est une question d’égalité. Il existe un réseau de 16 000 bibliothèques sur tout le territoire. Nous allons accompagner dès cette année celles qui ouvrent le dimanche. Nous avons déjà identifié une cinquantaine de collectivités.

Audrey Azoulay, ministre de la culture, propos recueillis par Ève Beauvallée, Élisabeth Franck-Dumas et Frédérique Roussel, Libération, 16&17 avril 2016, N° 10855.

(…) Une épouse de commerçant qui trouve son mari en larmes avant de découvrir un petit mot suicidaire sur l’oreiller ; un entrepreneur du bâtiment qui ne dort pas plus de deux heures par nuit depuis six mois ; trois artisans qui, en 2014, ont mis fin à leurs jours dans le sud de la Vendée ; ce patron de 58 ans qui, début mars, s’est immolé par le feu dans la cour de son entreprise de BTP, à Vieux-Ferrette (Haut-Rhin)… Des exemples comme ceux-là, Olivier Torrès en égrène par dizaines. À 49 ans, cet enseignant-chercheur, spécialiste des PME à l’université de Montpellier, ne se sépare jamais d’un petit bout de papier jauni aux bords abîmés, qui a fini par se déchirer en deux. Cela fait huit ans qu’il conserve dans son portefeuille cette brève du quotidien régional Midi Libre résumant le suicide d’un patron de PME, poussé à bout par les difficultés financières de son entreprise. « Le même jour, raconte le chercheur, le journal consacrait une pleine page au suicide d’un salarié du technocentre Renault de Guyancourt. Mais pourquoi l’un a droit à une page et l’autre à quelques lignes dans la rubrique fait divers ? Au nom de quoi ? » Il a la réponse : « Dans le monde du travail, on a longtemps estimé que la souffrance naissait de la domination. Le patron étant le dominant, il ne peut donc pas être concerné. » Un postulat que le chercheur s’emploie depuis à démentir. En 2009, il a créé l’observatoire Amarok, spécialisé dans l’étude de la santé des dirigeants de PME. L’objectif ? Explorer cet aspect méconnu du tissu économique, qui compte pourtant plus de 3 millions d’acteurs. En France, plus de 99 % des entreprises sont des PME, selon l’Insee. Plus de 1 000 patrons de petites et moyennes entreprises ont ainsi été auscultées à ce jour, à raison de six questionnaires par an, réalisés par téléphone, portant sur leur sommeil, leur niveau de stress, de frustration, d’angoisse, de difficultés financières… Conclusion : « Guidés par « l’idéologie du leadership », qui ne laisse aucune place au moindre signe de faiblesse, les petits patrons en difficulté ignorent leur mal-être, sacrifient leur santé et s’isolent. » Olivier Torrès ne compte plus les fois où il a entendu ces mots : « Je n’ai pas le temps d’être malade », « Sans moi, l’entreprise va déposer le bilan », « Je n’ai pas le droit d’échouer », «  Je vais y arriver ». Face aux difficultés, au surendettement, à la faillite, aux licenciements et aux carnets de commandes vides, ils travaillent soixante heures par semaine, suppriment leurs loisirs, rognent sur leur vie de famille, perdent le sommeil… Jusqu’à l’épuisement professionnel. « Chez ces entrepreneurs, le risque de burn-out tourne autour de 10 % », évalue le président d’Amarok, qui évoque, dans le désordre, la règle des 3 D : dépôt de bilan, dépression, divorce. Cette découverte l’a conduit à aller plus loin. En septembre 2015, dans le cadre de l’observatoire, il a ouvert une ligne d’écoute à destination de ces hommes et femmes en détresse.

Louise Couvelaire, M le magazine du Monde, 16 avril 2016, N° 239.

La crise de la gauche ? Le prix de notre histoire / Peur de notre peur / L’impuissance face à l’échec scolaire / Prévisions économiques et astrologie / La clé des scénarios TV

Michel Rocard : "Les frondeurs du PS sont les derniers, les plus convaincus et les plus déterminés des partisans du socialisme administratif. Puisque le réformisme négocié ne marche pas, ils jugent que c’est la loi qui doit décider. Mais ce que les frondeurs n’ont pas compris, c’est que le socialisme, c’est un projet, une vision de la société qui s’intéresse principalement aux tâches de l’esprit, à la culture, à la vie collective, au temps libre."
Michel Rocard : « Les frondeurs du PS sont les derniers, les plus convaincus et les plus déterminés des partisans du socialisme administratif. Puisque le réformisme négocié ne marche pas, ils jugent que c’est la loi qui doit décider. Mais ce que les frondeurs n’ont pas compris, c’est que le socialisme, c’est un projet, une vision de la société qui s’intéresse principalement aux tâches de l’esprit, à la culture, à la vie collective, au temps libre. »

La France est difficile à réformer, et cette question, vieille de cent cinquante ans, ne tient pas qu’à la gauche. Parmi les quarante nations d’Europe, la France est presque la seule à ne pas descendre d’une collectivité linguistique unique. Les armées de ses princes les plus puissants ont su agréger à son corps central cinq cultures (langue régionale et façon de prier confondues) en y imposant un commandement militaire sans légitimité locale. Tout y était décidé du centre et sous forme militaire, rien ne fut jamais négocié. (…) Au moment où il prend le pouvoir à Épinay, en 1971, François Mitterrand a trouvé commode de s’appuyer sur le langage des orthodoxes, « Celui qui ne consent pas à la rupture avec le capitalisme ne peut pas être adhérent du PS », ose-t-il ! Il prône même plus tard la rupture avec le capitalisme en « cent jours » ! Quelle sinistre blague ! Tout au long des années 1970, l’affirmation vigoureusement réformatrice poussée par le PSU et la « deuxième gauche » était suspecte, et Mitterrand a clairement empêché le mouvement de refonte de la pensée sociale-démocrate en France. (…) La différence avec Mitterrand, c’est que François Hollande est un honnête homme, ce que caractériellement Mitterrand n’était pas. Il est quand même plus sympathique. Mais il a ceci de commun avec Mitterrand que c’est un homme de la culture de l’instant. (…) Les frondeurs du PS sont les derniers, les plus convaincus et les plus déterminés des partisans du socialisme administratif. Puisque le réformisme négocié ne marche pas, ils jugent que c’est la loi qui doit décider. Mais ce que les frondeurs n’ont pas compris, c’est que le socialisme, c’est un projet, une vision de la société qui s’intéresse principalement aux tâches de l’esprit, à la culture, à la vie collective, au temps libre. (…) Le risque est élevé que la gauche soit absente du deuxième tour de la présidentielle l’année prochaine car la gauche, toute la gauche, n’est pas à la hauteur de sa mission réformatrice. Pourtant on perçoit une clameur populaire inhabituelle qui valide certaines personnalités : l’efficacité de Bernard Cazeneuve, l’audace d’Emmanuel Macron ou la fermeté de Manuel Valls, qui, sur le plan de l’autorité de l’État, incarne quelque chose que le président de la République n’a pas complètement choisi d’incarner. On l’a vu avec Léon Blum ou Pierre Mendès-France, la gauche fait rêver quand elle a de grands personnages qui se hissent à la hauteur de circonstances dramatiques pour faire avancer la cause du camp réformateur. Jaurès fut même le premier socialiste non marxiste et non jacobin à ne pas avoir dit de bêtises sur le capitalisme et à rechercher partout les moyens de la négociation sociale. (…) La crise que traverse aujourd’hui la gauche française, c’est le prix de notre histoire.

Michel Rocard, L’OBS, 7 au 13 avril 2016, N° 2683.

(…) Et pourtant maintenant j’ai peur. Je vis dans une ville européenne touristique et célèbre, je sais que je cours un risque, mais ce n’est pas ce qui m’effraie : j’ai peur de notre peur, de la paranoïa collective, des voix qui demandent, de plus en plus rageuses, de plus en plus pressantes, que nous construisions des murs, que nous fermions les frontières, que nous limitions nos libertés au nom de la sécurit, que nous oubliions les droits des terroristes présumés, que pas un réfugié de plus n’entre dans notre paradis de Blancs satisfaits : ce sont peut-être des terroristes infiltrés ou le germe d’une nouvelle génération de terroristes. Les musulmans sont l’Autre, l’ennemi, ils menacent nos valeurs chrétiennes, notre bonne entente, notre ordre, notre paix. Mais que faire des musulmans qui vivent déjà parmi nous ? Les auteurs des derniers attentats sont Européens, Belges et Français… L’Européen nationaliste, intolérant, xénophobe, fait un retour en force. Il jouit d’une représentation parlementaire et même, dans certains pays, gouverne. Il ne tardera pas à réclamer qu’on les mette tous dehors, à dire que les musulmans ne sont pas comme nous, qu’ils ont une autre culture, d’autres valeurs, opposées aux nôtres, qu’ils sont un danger, la cinquième colonne, à vouloir qu’on les expulse tous ! Un diagnostic et une solution connus : c’est ce que fit Hitler avec les Juifs. Voilà pourquoi je dis maintenant que j’ai peur : j’ai peur de nous.

Clara Usón, romancière, le un, N°101, 6 avril 2016.

(…) Le « malaise des enseignants », on en parle depuis plus de quarante ans ! Aujourd’hui, il se cristallise autour de la question du sens. Quel est le sens de leur action quand les missions se démultiplient, puisqu’il s’agit désormais d’instruire, d’éduquer, de socialiser, de remédier à la violence, de dégager des élites tout en soutenant les plus défavorisés… L’école est de plus en plus assignée à réparer des maux que la société ne parvient pas à résoudre. La responsabilité des profs s’en trouve accrue, sans contrepartie symbolique, ni matérielle d’ailleurs. Il n’y a qu’à voir le niveau de leur salaire comparé à celui de leurs homologues européens. Ce qui mine également beaucoup d’enseignants, c’est une forme d’impuissance face à l’échec scolaire. Les enquêtes le montrent, les inégalités scolaires se creusent dans notre pays. Et les exemples abondent d’enseignants extrêmement mobilisés dans les zones d’éducation prioritaire notamment, qui finissent par se décourager.

André D. Robert, chercheur, Télérama, 9 au 15 avril 2016, N° 3456.

« La seule fonction des prévisions économiques, c’est de rendre l’astrologie un peu plus respectable », persiflait l’économiste américain John Kenneth Galbraith. Il en va de même des prévisions boursières. Les plus grands s’y sont cassés les dents. Goldman Sachs en a encore fait l’expérience cette année. Dès février, la banque a dû prévenir ses clients que cinq de ses six « paris forts » pour 2016 n’avaient plus lieu d’être. Elle a eu tout faux sur le dollar, les emprunts d’État italien, les cours des banques ou l’évolution du rouble. Maigre consolation, elle n’est pas la seule, les marchés se montrant particulièrement erratiques ces temps-ci. (…) Une semaine avant le jeudi noir de 1929, Irving Fisher (considéré en son temps comme le meilleur économiste américain) restait en effet convaincu de la vitalité de la Bourse américaine. « Le prix des actions a atteint ce qui apparaît être un haut plateau permanent » a-t-il écrit trois jours avant la catastrophe… Pour mémoire, le Dow Jones perdit 90 % de sa valeur en quelques mois. Il ne retrouva son niveau de 1929 que vingt-cinq ans plus tard. Fischer y perdit 10 millions de dollars et sa maison. (…) En 1997, Apple est mal en point. Les ventes sont à l’arrêt, l’innovation en berne. Michael Dell, le fondateur du fabricant de PC éponyme, qui connaît son heure de gloire. « Qu’est-ce que je ferais à la place de Jobs ? Je fermerais cette boite et je rendrais le peu d’argent qui reste à ses actionnaires ». (…) Été 2011. La maison Europe est en feu. La Grèce s’enfonce dans la crise et menace de faire défaut. L’Espagne et l’Italie sont identifiées comme les prochains dominos. En novembre, Jacques Attali n’y va pas par quatre chemins : « Il y a plus d’une chance sur deux pour que la monnaie unique disparaisse avant la fin de l’année », clame l’ancien conseiller de François Mitterrand. (…) Dans les années 2000, Arjun Murti travaille chez Goldman Sachs et son flair lui fait vite gagner le surnom d’« oracle du pétrole ». En 2005, tous ses pairs sont persuadés que les cours vont baisser. Lui pronostique un doublement au-delà de 100 dollars le baril. Bingo ! Ses prévisions se vérifient en quelques mois. (…) Las l’analyste n’a pas vu venir la crise financière et la récession qui va suivre. Le pétrole est tombé à 40 dollars aujourd’hui. Arjun Murti a quitté Goldman Sachs en 2014. Et son ancienne maison est désormais convaincue que les cours resteront très bas très longtemps, allant jusqu’à évoquer l’hypothèse d’un baril à 20 dollars dans deux ans. (…) Il est aussi arrivé aux experts financiers des Échos de se planter, avouons-le. En mai 1981, au lendemain de l’élection de François Mitterrand, le journal croit dur comme fer à chute de la Bourse et une attaque du franc. « Si Mitterrand choisit d’imposer [son programme], alors il ne fait aucun doute que le désordre, la crainte et, pour finir l’anarchie s’installeront dans le pays comme le cancer au sein d’un organe sain », écrivait notre éditorialiste sous le pseudonyme de Favilla. La Bourse de Paris s’est bien effondrée de 33 % en ce mois de mai 1981. Mais après cette réaction de panique, le CAC est vite remonté. Le premier septennat de Mitterrand s’est soldé par une progression boursière de 250 %. Le second par un bond de 450 %.

Guillaume Maujean, Les Échos Week-End, 8 et 9 avril 2016, N° 26.

(…) La clé, pour la télévision française, dans le futur, c’est la création d’équipes d’écriture comme on le fait aux Etats-Unis. Le succès des séries américaines vient de là ! Il est absolument indispensable qu’un créateur ait la main sur l’ensemble de sa série, ce qui suppose une équipe de scénaristes. La télévision française n’a pas encore créé les circuits financiers pour cela, mais ça viendra, on ne peut pas faire autrement. L’important, dans une série, c’est la manière de séquencer et de rythmer les épisodes. S’ils sont écrits par des scénaristes freelance, on ne peut rien coordonner pour intensifier, petit à petit, le pouvoir dramatique jusqu’à la fin de la saison. Quant à tout donner à écrire à un seul auteur, en ayant le summum de la qualité et en fournissant une saison par an, c’est quasiment impossible. C’est le problème qu’a encore la télévision française : « Les Revenants » a été sacrée meilleure série dramatique aux International Emmy Awards, mais il a fallu attendre trois ans pour une deuxième saison. On ne peut entrer dans le circuit mondial comme ça !

John Truby, auteur du livre « Anatomie du scénario », propos recueillis par Martine Delahaye, Le Monde, 10 et 11 avril 2016, n° 22157.

Les Lacombe Lucien d’Argenteuil / Trump ne sent pas lié à la loi / Présidents en panne de culture / Utilisation politique du califat à travers les siècles / On ne juge pas une fille amoureuse

« Il y a en ce moment des Lacombe Lucien partout en France, qui ne savent pas de quel côté est la résistance ni de quel côté est la collaboration, mais le plus grave, c’est que s’il y a des Lacombe Lucien, c’est que la guerre a déjà commencé. » Guy Carlier.
« Il y a en ce moment des Lacombe Lucien partout en France, qui ne savent pas de quel côté est la résistance ni de quel côté est la collaboration, mais le plus grave, c’est que s’il y a des Lacombe Lucien, c’est que la guerre a déjà commencé. » Guy Carlier.

Quand j’ai quitté la librairie, un jeune type m’a retenu le bras. « Je vais te raconter un truc, Carlier. À la limite d’Argenteuil et de Bezons, ils ont inauguré en grande pompe il y a quelques années un bâtiment construit par Jean Nouvel. Le truc vieillit mal, tombe en morceaux, mais déjà, le jour de l’inauguration, on voyait que c’était une merde, alors j’ai dit à Jean Nouvel : “Vous pourriez vivre dans cet immeuble, vous ? ’’ et le type m’a répondu : “ Moi, je ne vivrais jamais à Argenteuil.’’ Je lui ai répondu : “ Le problème est là. Les hommes de pouvoir sont prêts à mourir pour Argenteuil, mais pas à y vivre ’’» Je pense à eux avec mélancolie. Ils se trompent parce qu’on les a trompés. À Argenteuil, de part et d’autre, il y a désormais des Lacombe Lucien, le héros du film de Louis Malle, jeune homme paumé, qui au début de la dernière guerre ne savait pas dans quel camp était le bien, il aurait pu être résistant, et pour une humiliation il devint milicien. Il y a en ce moment des Lacombe Lucien partout en France, qui ne savent pas de quel côté est la résistance ni de quel côté est la collaboration, mais le plus grave, c’est que s’il y a des Lacombe Lucien, c’est que la guerre a déjà commencé.

Guy Carlier, Marianne, du 1er au 7 avril 2016, N° 990.

(…) Le phénomène Trump est vraiment nouveau. Il a été rendu possible par l’effondrement du rôle des partis dans la nomination des candidats à la présidence. À partir des années 1960, on a constaté qu’on ne pouvait plus laisser le choix des candidats se faire entre quelques notables, dans une chambre remplie de fumée de cigares. On a ouvert le processus, et aujourd’hui on voit émerger, parmi les candidats les mieux placés, deux hommes venant des marges de la politique et opposés aux élites des partis : Bernie Sanders à gauche et Donald Trump à droite (loin de moi l’idée de vouloir les assimiler). L’autre grand changement, ce sont les réseaux sociaux, où l’esprit public peut changer rapidement, en dehors des médias traditionnels. (…) Citer Donald Trump, c’est un peu comme citer la Bible : on peut y trouver tout et son contraire. Il a des accents isolationnistes et il accuse Hillary Clinton d’avoir soutenu la guerre en Irak en 2002, ce qui ne l’empêche pas de projeter d’envoyer des troupes en Syrie… Son mépris de la diplomatie risque de nous amener des ennuis s’il arrive à la Maison-Blanche. (…) Il peut être dangereux à l’intérieur comme à l’extérieur, et pour la même raison : il accepte très mal la contradiction et ne se sent pas lié par la loi. Il croit à la violence. Sur le plan intérieur, s’il entre en conflit avec des magistrats ou avec le Congrès, on ne sait pas comment il pourrait réagir. Il pourrait se faire applaudir par une foule et s’appuyer sur elle. À l’extérieur, c’est la même chose : en cas de querelle, il pourrait sans réfléchir envoyer la troupe au lieu de chercher un règlement pacifique. C’est ce qui me fait le plus peur. Par ailleurs, Trump n’est pas un personnage adapté au travail d’administration. Il ne s’est jamais intéressé beaucoup aux affaires publiques : il préférait fréquenter des boites de nuit avec des mannequins. Je le vois mal s’appliquer au travail de tous les jours à la présidence…

Robert Paxton, historien du fascisme, L’OBS, 31 mars au 6 avril 2016, n° 2682.

L’histoire est sans doute devenue le poison le plus dangereux pour nos gouvernants. Tous rêvent d’y imprimer leur marque en modifiant son cours. (…) Pris dans cet engrenage, ils oublient que seule une brique de leur pouvoir peut leur assurer de passer à la postérité : la culture. (…) De toute évidence, nos deux derniers présidents ont oublié cet enseignement. S’ils ont beaucoup agi, ils n’ont rien construit. Certes, ils ont fabriqué des lois mais toutes ne sont que des produits périssables. En revanche, aucun musée, aucune trace architecturale de grande ampleur, aucun monument symbolique au bas de leur bilan. Rien qui puisse porter leur nom pour la nuit des temps. Nicolas Sarkozy et François Hollande ont géré la culture sans comprendre qu’elle seule pouvait leur offrir des galons durables d’homme d’État. (…) Tous leurs prédécesseurs ont pourtant montré le chemin. De Gaulle ayant épuisé la veine héroïque en relevant deux fois la pays et en fondant la Ve République, ses successeurs ont choisi l’architecture et les musées pour obtenir à coup sûr une place dans l’histoire. Georges Pompidou a planté son centre national d’art et de culture dans le ventre de Paris. Valéry Giscard d’Estaing a fait de la transformation de la gare d’Orsay l’emblème de sa politique artistique, mais il a aussi lancé le projet de l’Institut du monde arabe. François Mitterrand a imprimé sa marque à tout-va dans Paris : pyramide du Louvre, Grande Bibliothèque, Grande Arche, Opéra Bastille ! Jacques Chirac, enfin, n’a pas été en reste avec le musée du Quai Branly et la Philarmonie. Plus rien, depuis, n’a été inspiré par l’Élysée. Bref, deux quinquennats de misère publique pour tout l’art français. Preuve que la crise politique actuelle est aussi synonyme de panne culturelle. À moins que ce ne soit l’inverse.

Denis Jeambar, le un, 30 mars 2016, N° 100

(…) Quand les Ottomans s’emparent de l’Orient arabe et constituent un énorme empire, au XVIe siècle, ils ne prétendent pas à la dignité califale : ils se considèrent plus grands que les califes. Soliman le Magnifique se voit ainsi comme l’héritier de plusieurs traditions : turco-mongole, persane, mais aussi romaine (il se fait appeler César…) ! Le califat n’est pour lui qu’une appellation parmi d’autres. Ce n’est que vers la fin du XVIIIe siècle que les Ottomans s’intéressent vraiment au statut de calife, car ce titre sert leurs intérêts non seulement auprès de leurs sujets mais également auprès des grandes puissances coloniales – même si la plus grande partie des musulmans ne reconnaissent plus vraiment ce calife comme chef. (…) L’organisation État islamique (EI), héritière d’une idéologie qui s’étale sur tout le XXe siècle, fait la jonction entre les Ottomans et maintenant. Le début du XXe siècle est marqué par une reconfiguration profonde du monde musulman, notamment la chute de l’empire ottoman et l’abolition du califat. Dans certains milieux, une véritable inquiétude apparaît : ces changements menacent profondément l’islam. Il faut donc trouver une solution pour revivifier la seule vraie religion. Une nouvelle voie apparaît sous le slogan : « L’islam est la solution ». Elle se traduit par plusieurs projets dans l’entre-deux guerres, dont le plus important est celui des Frères musulmans, confrérie fondée par Hassan al-Banna. Son projet est tout à fait simple : islamiser la société par le bas à travers la prédication et l’éducation, conquérir le pouvoir, et mettre en place un État islamique où l’on appliquera scrupuleusement la charia. Cet État deviendra un modèle imité aux quatre coins du monde, l’objectif étant d’installer des États islamiques un peu partout. Il ne restera plus alors qu’à s’engager dans un processus d’unification, jusqu’à ce que les frontières coloniales finissent par tomber. Voilà l’oumma (la communauté des croyants) réunifiée sous une même loi et un sous un même chef… le calife ! (…) Les kamikazes qui ont perpétré les attentats de Bruxelles et d’ailleurs ont des motivations très différentes, selon leur parcours personnel : cela va de la frustration sociale, du malaise identitaire et du besoin de se venger à la volonté de faire partie de quelque chose de plus grand que soi. La force de l’EI est sa capacité à instrumentaliser ces sentiments confus pour servir ses desseins. En présentant ces terroristes comme des soldats du califat et des martyrs pour la cause de la communauté des croyants, les dirigeants de Daech veulent montrer que le califat est une réalité, qu’il agit sur le terrain et peut frapper les « mécréants » n’importe où et n’importe quand. Cette stratégie leur permet de réaliser un triple objectif : terroriser les ennemis, recruter des adhérents et « pousser à bout » les Occidentaux pour qu’à leur tour ils maltraitent les musulmans d’Occident et attaquent les musulmans d’ailleurs, qui n’auront d’autre choix que d’accepter la domination de l’État islamique…

Nabil Mouline, historien, Télérama, 2 au 8 avril 2016, N° 3455.

(…) Ma force est la question centrale : d’où me vient qu’il n’y ait pas de honte ? Est-ce le fait d’avoir été jusque-là complètement à l’écart des garçons ? Je ne connais rien à ce qu’on appellerait maintenant la domination, l’hégémonie masculine, totalement acceptée par la société, inébranlable à ce moment-là. Les filles doivent se tenir à carreau, avoir de la conduite. Les garçons sont encouragés à être des coqs. Ils ne le sont pas tous, certains ont du mal à être conquérants. Je pense que cette force vient, paradoxalement, d’une ignorance des rapports des sexes. Les garçons des milieux populaires, je n’y pense pas, je suis déjà une transfuge de classe. En revanche, les moniteurs ont fait un minimum d’études, ils ont du prestige. Et puis, tout simplement, c’est mon éducation. Je suis habituée à considérer que je suis une élève brillante. Il me semble qu’on ne peut pas juger une fille amoureuse. Je suis dans cette croyance que j’ai le droit d’être. (…) Cette fille, à 18 ans – moi -, n’a jamais vu un sexe, même pas en peinture. Longtemps je n’ai pas su ce qu’étaient des testicules. Internet change tout, on a une connaissance de la sexualité. Mais il y aura toujours ce gouffre entre la connaissance et la réalité des corps, la réalité de comment ça se passe. Ça restera l’événement, autant pour un garçon que pour une fille, cette rencontre qui peut être progressive, la découverte de l’autre.

Annie Ernaux, écrivaine, Libération, 2&3 avril 2016, N° 10843.

Nord-Sud, le simplisme des formules occidentales / La fin de la synthèse hollandaise / Petit et grand « coin » du français / La liberté pour les plus pauvres / Passer la nuit dans les musées

Le peintre espagnol Miquel Barceló à Paris : expositions à la BNF (75013) du 22 mars au 28 août et du 22 mars au 31 juillet au musée Picasso (75003).
Le peintre espagnol Miquel Barceló à Paris : expositions à la BNF (75013) du 22 mars au 28 août et du 22 mars au 31 juillet au musée Picasso (75003).

Le champ de bataille du monde a quitté l’Europe et s’est déplacé vers le Sud, en Afrique sahélienne et centrale, au Moyen-Orient, voire en Asie centrale. Les nouveaux conflits qui ont fait souche ne sont plus des conflits de puissance mais de faiblesse. La puissance militaire ne décide plus de l’issue de belligérances désormais dérivées de la faiblesse des institutions et des sociétés du Sud. Et surtout, l’agenda international est commandé par le processus de décomposition qui les environne et les affecte. Les principaux conflits du monde, au Sahel par exemple, cumulent une décomposition des institutions politique et étatique, une quasi-inexistence des nations et des contrats sociaux ainsi qu’une extrême faiblesse du développement socio-économique. Les puissants ne décident plus ni des frontières ni des conflits: ils ne font que réagir ou tenter de contenir. Le début de notre XXIe siècle a été davantage marqué par des événements enclenchés par un Ben Laden ou un Al-Baghdadi que par un Bush. Barack Obama est le premier président Américain qui a compris les limites de la posture réactive de la puissance et qui a donc amendé la routine interventionniste. (…) La décolonisation a complètement échoué pour deux raisons. La première est le simplisme de la formule : on pensait pouvoir plaquer notre modèle sur d’autres. Les Occidentaux estimaient que ces pays se décoloniseraient pour devenir des États à leur image. Paradoxalement, les principaux importateurs et les promoteurs de la reproduction du modèle occidental se trouvaient parmi les nationalistes qui avaient lutté le plus farouchement contre les puissances coloniales. Ils avaient appris ce modèle chez le colonisateur – Nehru a été formé à Cambridge –, et les plus turbulents des indépendantistes africains ont fait leur apprentissage en métropole. Mais comme ce modèle politique Européen s’avère non-reproductible, il perdit sa légitimité, et souvent s’effondra. L’affaissement de tous ces États du Sud est la première cause des conflits d’aujourd’hui.

Bertrand Badie, propos recueillis par Marc Semo et Catherine Calvet, Libération, 19 & 20 mars 2016, N° 10832.

(…) Aujourd’hui, la synthèse hollandaise de 2012 a vécu. Ce sont Martine Aubry et ses amis qui l’ont tué avec leur tribune. Il y a deux gauches : l’une qui a envie d’exercer le pouvoir et qui a le sens des responsabilités, et l’autre qui refuse le réel. Cette gauche-là aussi aura son candidat, et même sans doute plusieurs. (…) Si la candidature de François Hollande est annoncée lors des vœux de décembre ou en janvier, cela me semble compliquer d’organiser une primaire « ouverte » dans un délai aussi court. Mais le PS a d’autres procédures. Il peut faire voter ses seuls militants ou les membres du conseil national. Après tout, c’est ainsi que nous désignions notre candidat jusqu’en 2012. Et, en 1995, Lionel Jospin a été candidat contre le premier secrétaire, Henri Emmanuelli. Jospin a gagné largement, et nul ne l’a accusé d’avoir fracturé le PS. Alors si l’an prochain, il y a un vote des militants pour départager Benoît Hamon, Christian Paul et Manuel Valls, je ne suis pas inquiet du résultat.

Philippe Doucet, député PS du Val-d’Oise, propos recueillis par Renaud Dély, L’OBS, 17 au 23 mars 2016, n° 2680.

« À la royauté du français nous devons la moitié de notre ignorance. Tous les hommes instruits de la Terre savent au moins deux idiomes, le leur et le nôtre ; nous, dans notre petit coin, nous ne lisons que nos livres et ce qu’on veut bien nous traduire. C’est pourquoi nous sommes en dehors du monde et de plus en plus dédaignés par lui. Quand le français aura cessé d’être le lien social, la langue politique, la voix générale, nous apprendrons les idiomes devenus à leur tour « universels », car sans doute il y en aura plusieurs, et nous y gagnerons de la science, de l’étendue d’esprit et plus d’amour pour notre français. Comme nous espérons que l’idiome élégant dont nous avons hérité vivra longtemps un peu grâce à nous, beaucoup grâce à l’Afrique et au Canada, devant les grandes langues qui se partageront le monde, nos arrières-petits-fils auront pour devise : “Aimer les autres, adorer la sienne ! ’’ »

La France, l’Algérie et ses colonies, 1886.

(…) J.-P. Le G : Il ne faudrait pas que l’« égalité » devienne un maître mot autoréférentiel auquel on se raccroche dans le champ des ruines idéologiques de la gauche. Dans la devise républicaine, je tiens à lier les notions de liberté et d’égalité. L’idéal de la citoyenneté républicaine implique la lutte contre les inégalités et, s’il y a une chose à laquelle je tiens, dans l’héritage de la gauche, c’est l’idée que Carlo Rosselli résumait en ces termes : « Le socialisme, c’est quand la liberté arrive dans la vie des gens les plus pauvres. » L’égalitarisme triomphant et la proclamation d’un droit à la « réussite pour tous », associés à l’antiélitisme de principe, ont tendu, depuis une quarantaine d’années, à détourner la gauche française de cette exigence. Aujourd’hui, rien n’est plus urgent que de repenser la question de la promotion sociale et se demander comment former à nouveau des élites issues du peuple. Quant au mouvement ouvrier, je pense, contrairement à vous, qu’il est mort et qu’il faut sortir des anciens schémas. (…) Je suis résolument moderne et, en même temps, résolument conservateur dans ce magma de la postmodernité et de son individualisme autocentré et victimaire (…) R.M. : L’égalité, ce n’est pas seulement la redistribution des richesses, mais le partage des avoirs, des savoirs et des pouvoirs. (…) En fait, il faudrait parler d’« égaliberté », comme nous y invite le philosophe Étienne Balibar. Mais la liberté est fragile si elle n’est pas soutenue par l’expansion d’une citoyenneté, qui est aujourd’hui bien hésitante.

Jean-Pierre Le Goff, sociologue, et Roger Martelli, historien, propos recueillis par Alexis Lacroix, Marianne, 18 au 24 mars 2016, N° 988.

(…) L’insularité produit des gens capables d’être heureux sans sortir de chez eux ou des gens qui ont la bougeotte : moi. Cela vient probablement de l’angoisse d’être entouré d’eau. Très jeune, j’ai voyagé pour admirer les musées. J’en découvre encore, comme celui, magnifique, de Leipzig, où j’ai pu voir La Chocolatière, du peintre suisse Jean Étienne Liotard (1702-1789). Plutôt que de copier, je dessine des fragments que j’aime bien. J’aime retourner au Musée archéologique de Naples ou à celui du Caire. J’adore le Louvre et le Prado, où on me laisse passer la nuit. Je regrette l’époque où les peintres anglais avaient un laisser-passer pour entrer à n’importe quelle heure au British Museum ou à la National Gallery. On considérait qu’à tout moment ils pouvaient avoir besoin de jeter un œil à un Velázquez, ce qui est vrai ! Mais ce que je préfère, c’est la grotte Chauvet, dont on ne mesure pas encore l’importance. On y appréhende autrement le temps. Là, on parle de trente-six mille ans, et non de l’époque de nos grands-parents.

Miquel Barceló, peintre, propos recueillis par Yasmine Youssi, Télérama, 19 au 23 mars 2016