Pour « Les chaises », il reste encore deux nocturnes

Il est des soirées au théâtre où l’on entre dans le monde rare de la grâce. Un auteur, un texte, un metteur en scène, un décor, une scénographie et des acteurs qui, par un assemblage unique en un accord parfait, produisent un grand cru dont on se souvient toute sa vie. C’était le cas hier soir, pour une salle pleine qui a applaudit à tout rompre durant cinq rappels. Si vous le pouvez, il reste encore quelques rares places, ne ratez pas les deuxième et troisième représentations à la Scène Watteau de Nogent-sur-Marne si proche de ce Montreuil où j’écris ces lignes.

Eugène Ionesco, dans les années 1950, apparaît avec éclat dans le monde théâtral. Il surprend avec un langage renouvelé car il voulait « renouveler la conception, la vision du monde » On ne cessera plus d’évoquer son amour et son jeu avec les mots qu’il entraîne dans des phrases où les lieux communs répétés de nos vies communes, l’humour explosif ou caché donnent alors un nouveau sang à la tragédie dans une représentation inédite. Ionesco avait une règle d’or : « Sur un texte burlesque, un jeu dramatique. Sur un texte dramatique, un jeu burlesque » (Notes et contrenotes, 1962).

Hier soir, en assistant à la mise en scène des « chaises » par Bernard Levy, le théâtre de « l’absurde » ne m’est jamais apparu aussi puissant et simple. J’étais dans un langage contemporain, dans notre monde. Nul effet conceptuel pour nous faire pénétrer dans un autre monde que le nôtre où la clé serait une réflexion approfondie permettant seule de franchir des détours difficiles. Pas d’entrainement particulier pour une conquête d’un Himalaya où l’oxygène viendrait à manquer.

Non ! La simplicité, le vrai, la délicatesse, l’amour et l’humanité se dévoilent naturellement. Pour tout dire, je n’y ai – au premier sens du terme – rien trouver d’absurde, même si notre monde l’est.

Il est écrit, dans le petit texte de présentation que Bernard Lévy « considère moins la pièce comme une « fable poético-burlesque », telle qu’elle habituellement perçue, que comme un texte à prendre littéralement au pied de la lettre ». Avec ces chaises offertes à d’hypothétiques invités, les deux vieillards entament la banale discussion qui est pourtant le message essentiel de leurs vies. Le génie d’Eugène Ionesco transforme les paroles du rien et de rien, ce vide trompeur dominant en une expression lumineuse de nos rêves, désirs et déceptions. Éclairs de notre condition humaine.

Nous comptons nombre d’excellents acteurs de générations différentes qui montent actuellement sur les plateaux français. Mais quelle dose de talent, d’années de travail et d’expérience faut-il pour atteindre cette justesse offerte par Thierry Bosc et Emmanuelle Grangé ? Ils sont de très grands acteurs. Il y a des moments, grâce à leur jeu, d’une intensité qui change la densité de l’air. Nous ne vivons plus que par l’attrait de leur voix, de leur regard. Ils sont là, dans ce décor si bien pensé – une pièce de verre translucide qui – nous ou les (?) place dans un au-delà – passé, présent ou futur ? – dont la ligne de frontière se construit lentement chaque jour. Mais chez Ionesco, elle n’enfermera pas l’individu qui, ici dans « les chaises », restera maître de son destin. Car le poète roumain, bien que tragédien, donne à voir davantage la vie que la mort.

CE SOIR ET DEMAIN.

La Scène Watteau, Place du Théâtre, Nogent-sur-Marne, station RER E Nogent-Le Perreux

Autoroute A4

Au niveau de la Porte de Bercy en venant de Paris, prendre la sortie n° 5 « Nogent-sur- Marne » et rester sur la voie de gauche. La Scène Watteau est à 500 m de la sortie d’autoroute.

RATP

La Scène Watteau est desservie par les lignes de bus suivantes : 114-116-120-210-317. Arrêt : Gare de Nogent-Le Perreux.

Direction Paris (par Vincennes) vers RN34

RER E

Direction Villiers-sur-Marne, station : Nogent- Le Perreux. Le temps moyen du trajet Paris (station Magenta) – Nogent : 20 minutes. La Scène Watteau est juste en face de la station.

RÉSERVATIONS

Par téléphone

Du lundi au samedi de 14h à 19h en composant le numéro suivant : 01 48 72 94 94. Pour les réservations téléphoniques, le paiement par carte bancaire est obligatoire.

En ligne sur notre site

La billetterie en ligne sur notre site internet (www.scenewatteau.fr) sera disponible à partir du 15 septembre 2017.

ADEL HAKIM, SES ROSES ET SON JASMIN À JAMAIS

Adel Hakim, acteur, metteur en scène et dramaturge nous a quitté prématurément à la fin de l’été dernier. Ses combats pour la paix et l’amour entre les hommes ont été incessants dans ses dramaturgies et dans sa vie. Fils d’un père égypto-libanais et d’une mère italienne, il ressentait au plus profond de lui-même l’égalité qui nous unit tous. Il ne se résignait pas à accepter les guerres d’où qu’elles viennent. Une humanité exceptionnellement rare portée par une voix douce et une écoute attentive et respectueuse de tous les points de vue dès l’instant où ils étaient portés par la raison.

Le Théâtre des Quartiers d’Ivry, dont il fut le directeur avec Élisabeth Chailloux reprend à partir de soir et jusqu’au 16 mars sa dernière pièce (texte et mise en scène) « Des roses et du jasmin » qui fut unanimement salué par la critique et le public (voir les nombreuses critiques sur le site theatre-quartiers-ivry.com). À voir absolument.

Trois générations

Dans les années quarante, l’Angleterre occupe la Palestine. Une jeune juive venue de Berlin, Miriam, tombe amoureuse de John, un officier anglais. Ils auront une fille, Léa. Dans les années soixante, Léa tombe amoureuse de Mohsen, un jeune palestinien. Ils auront deux filles, Yasmine et Rose. Vingt ans plus tard, au moment de l’Intifada de 1988, Yasmine et Rose se trouveront dans deux camps opposés.

Allant de 1944 à 1988, Des Roses et du Jasmin relate le parcours, à travers trois générations, d’une famille dans laquelle convergent les destins de personnages palestiniens et juifs.
La Tragédie Grecque a servi de modèle pour ce spectacle. L’intime y est mis en rapport avec la société et le monde. Le spectateur se trouve alors seul juge des actes des protagonistes. Le poids du passé, pour tout individu, quel qu’il soit, détermine son identité, son inconscient, ses actions, son destin. Il y a certes une part de libre arbitre dans nos choix et dans nos projets de vie. Mais nous sommes constitués, génétiquement et culturellement, de ce que les générations précédentes ont construit et nous ont légué. Il est fort difficile de se libérer, ne serait-ce que partiellement, de ce poids du passé. A moins d’avoir conscience qu’il existe. Et d’en parler.
Dans Des Roses et du Jasmin ce n’est pas seulement du Moyen-Orient qu’il s’agit ou de communautés particulières. C’est ce que nous vivons tous, d’une manière ou d’une autre.

Adel Hakim

 

Tragique d’aujourd’hui en Palestine

“Avec deux productions en quatre ans, le metteur en scène Adel Hakim redonne un véritable élan au Théâtre National Palestinien (TNP). Son premier spectacle présenté ici, on s’en souvient encore, Antigone de Sophocle, a été un authentique succès. Si la logique existe en matière théâtrale, il ne fait aucun doute que Des Roses et du Jasmin devrait suivre le même chemin. Créé le 2 juin à Jérusalem-est, le nouveau spectacle qui retrouve le même excellent noyau de comédiens que pour Antigone, marque le retour d’Adel Hakim à l’écriture théâtrale que l’on espérait depuis longtemps. Un retour pour le moins ambitieux, puisque cette “ épopée musicale ”, entend rien moins que de développer sur trois générations successives l’histoire d’Israël et de la Palestine, de 1948 à 1988. Ecrite et montée dans l’exacte suite d’Antigone, elle met en présence sur le plateau, dans un égal partage et dans une égale implication, les deux protagonistes du conflit, les protagonistes de la tragédie. De l’écriture à sa réalisation scénique, il est évident qu’Adel Hakim pense à la tragédie grecque, met ses pas dans ceux d’Eschyle et de Sophocle, invente une histoire de famille à l’aune de celle des Labdacides ou des Atrides.”

Jean-Pierre Han

Les Lettres françaises

COMMENT RESERVER ?
> BILLETTERIE EN LIGNE simple et pratique
> COURRIER Manufacture des Œillets, 1 place Pierre Gosnat 94200 Ivry-sur-Seine
> TELEPHONE 01 43 90 11 11
du mardi au vendredi de 11h à 13h et de 14h à 19h
le samedi de 14h à 19h (sauf les samedis de vacances scolaires)
les lundis de spectacle de 14h à 18h
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ACCÈS

Théâtre des Quartiers d’Ivry – Centre Dramatique National du Val-de-Marne

Manufacture des Œillets
1, place Pierre Gosnat – 94200 Ivry-sur-Seine

Pour les GPS indiquez 25 rue Raspail – Ivry-sur-Seine

 

Au revoir Madame…

Tournage de Eva 1962- Crédit Photo : STR/AFP

Au fil des pages de nos journaux se succèdent Jules et Jim, Le journal d’une femme de chambre, Orson Welles, François Truffaut, Louis Malle… une voix reconnaissable entre mille… Le grand livre d’une femme de cinéma est ouvert et il faudra bien d’autres lignes encore pour évoquer la vie d’une très grande actrice. La vie d’une femme de son temps libre et fière de ses choix.

Après la répétition: le théâtre et la vie selon Bergman

Carole Maurice, Sandy Boizard et Nicolas Liautard.

IL NE RESTE PLUS QUE CE SOIR ! À NE PAS RATER SI VOUS LE POUVEZ. J’ai failli rater ce magnifique Bergman mis en scène remarquablement par Nicolas Liautard ! Comment cela-t-il pu m’échapper… Mais hier soir une de mes plus belles soirées de théâtre de la saison. Ci-dessous la juste critique de Jean-Luc Jeener, du Figaro.

Nicolas Liautard met en scène le scénario du grand cinéaste suédois Après la répétition. Une exploration de l’art dramatique et des passions qu’il suscite. Il joue lui-même, entouré de Sandy Boizard et Carole Maurice. Un très beau travail.

Quelle belle soirée de théâtre! Après une répétition, le metteur en scène Henrik Vogler dialogue avec sa jeune comédienne Anna Egerman, venue pour lui parler. Autrefois il a été l’amant de sa mère, grande comédienne, qui s’est éteinte après mille doutes sur son art et une fin de vie déchirée et malheureuse. On discute théâtre, bien sûr, et des mille difficultés du rôle qu’elle interprète. Mais très vite la conversation prend une autre tournure et Anna confie la haine qu’elle éprouvait pour sa mère. Cette mère qui, elle aussi, avait joué ce même rôle il y a bien des années.

Ceux qui ont vu le film télévisé d’Ingmar Bergman, tourné en 1984, ne seront pas surpris par cette histoire. On pourrait en ce sens penser, devant cette nouvelle manie en France qu’ont les metteurs en scène de transposer des films en pièce de théâtre, que c’est une idée bien absurde qu’a eue Nicolas Liautard. Mais ce serait oublier qu’avant d’être un grand réalisateur de cinéma, Ingmar Bergman fut un metteur en scène de théâtre passionné.

D’ailleurs, ce n’est pas la première fois qu’Après la répétition est porté à la scène. En 1997, à la Renaissance, le trio était interprété par Bruno CremerAnna Karina et Garance Clavel. En 2008, au Théâtre de l’Athénée, Didier Bezace était entouré de Fanny Cottençon et Céline Sallette dans une mise en scène de Laurent Laffargue.

Qualité d’écoute

Il faut dire que le scénario d’Ingmar Bergman est une véritable pièce de théâtre et ses personnages ont une humanité, une vérité, qui valent bien celles de Strindbergou d’Ibsen pour ne parler que des Nordiques. C’est même assez incroyable de voir à quel point l’écriture est théâtrale. C’est comme un monde retourné: à l’heure où l’on ne peut quasiment plus voir une pièce sans projection cinématographique sur la scène, c’est ici le dialogue seul qui fait le bonheur du spectacle!

Certes, l’œuvre n’est pas linéaire et le procédé théâtral qui consiste à entrecroiser le passé avec le présent pourrait être gênant, mais c’est d’une telle force qu’on l’accepte pleinement. L’intelligence de ce qui est dit (sur la vie comme sur le théâtre), la subtilité des sentiments, l’ambiguïté des rapports, tout concourt à une écoute qu’on ne lâche pas. Et puis il y a les trois comédiens… Nicolas Liautard lui-même d’une justesse parfaite. Et, encore, ses deux partenaires. La jeune Carole Maurice est, elle aussi, très juste, mais la vraie révélation c’est Sandy Boizard, incroyable de force dans le rôle de la mère. Comme quoi la règle qui veut qu’un metteur en scène qui joue dans son propre spectacle gâche pour beaucoup son travail est ici battue en brèche.

Après la répétition au Théâtre de la Tempête est une vraie réussite, mieux, un pur plaisir. Le théâtre, grâce à Nicolas Liautard, dame vraiment son pion au cinéma. Il a la supériorité irremplaçable du vivant.

Jean-Luc Jeener, Le Figaro 14 mai 2017.

Après la répétition. Théâtre de la Tempête, Route du Champ-de-Manœuvre (XIIe). Tél.: 01 43 28 36 36. Horaires: du mar au sam. à 20h30. Dim. à 16h30. Jusqu’au 28 mai. Durée: 1h20. Places: de 12 à 20€.