Fondation Cartier : deux photographes au cœur de leur ville de vie, Tokyo et Cali

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Daido Tokyo. © Photo Luc Boegly – Cali clair-obsur. Collection privée, Paris © Fernell Franco

La ville est un sujet de prédilection pour de nombreux photographes. Elle est le fruit vivant des ambitions humaines et l’espace dans lequel il fait civilisation. Avec plus ou moins de bonheur selon l’élan qu’il y trouve ou la perdition qu’il y subit dans des chaos d’empilements de béton et de fantasmes.

À la Fondation Cartier pour l’art contemporain, dans ce magnifique musée écrin imaginé par Jean Nouvel, deux expositions consacrées à deux photographes au travail radicalement différent, mais pleinement attachés à leurs racines de vie. Avec Daido Tokyo, le japonais Daido Moriyama nous présente Shinjuku, faubourg de Tokyo « sans trace du passage du temps, ce temps qui, à sa façon, s’accumule dans toute grande ville. » La rétrospective Cali clair-obscur est la première du genre en Europe à saluer le travail de l’autodidacte colombien Fernell Franco. Tokyo, pour l’artiste né en 1938 à Ikeda (Osaka), la ville moderne s’il en est – même si Shinjuku et ses ruelles aux fils électriques et manchons de chauffage « se projette devant mes yeux tantôt comme une toile de fond géante, tantôt comme une vasque fresque dramatique, tantôt comme un bidonville installé là pour l’éternité ». Cali composée de bâtiments en ruine signe d’un développement urbain provoqué par une croissance extraordinaire et d’une démolition suite à sa chute propre à toutes les cités où les trafics de drogue, la guerre civile et la corruption font leur ouvrage. Cali, cité au fort mouvement artistique au début des années 1970, avec notamment l’espace indépendant et pluridisciplinaire appelé Ciudad Solar. L’ancien collaborateur de l’agence publicitaire Hernán Nicholls – il découvrira alors le travail du photographe Richard Avedon – produit une œuvre effectivement pluridisciplinaire. Il n’hésite pas à multiplier les recherches plastiques en manipulant ses développements de pellicules (parfois sans fixateur chimique au tirage, solarisation), à découper ses tirages pour faire des juxtapositions d’un même cliché, mais à des formats différents. Le photographe né en 1942 à Versalles et mort en 2006 à Cali, produit une singulière œuvre en noir et blanc particulièrement originale… qui pourtant reste plongée en permanence au cœur de sa ville. Avec une grande humanité. On la ressent profondément dans la série Prostitutas avec la misère de ces jeunes femmes de la dernière maison close de Buenaventura, ou avec Amarrados clichés de marchandises empaquetées et ficelées et d’étals ambulant et aussi avec Interiores, photographies d’intérieurs de bâtiments abandonnés, devenus logement de misère pour les populations pauvres et immigrés. Daido Moriyama, quant à lui, utilise le noir et blanc pour « mon monde intérieur, les émotions et les sensations que j’ai quotidiennement quand je marche sans but. » La couleur exprimant « ce que je rencontre, sans aucun filtre, et j’aime saisir cet instant pour ce qu’il représente pour moi ». Depuis qu’il travaille en numérique, au début des années 2000, il « mitraille », le plus souvent à l’instinct (maîtrisé), en couleur et convertit ensuite certains clichés en noir et blanc. Une salle est consacrée à ses travaux couleurs en grand format (119 x 111,5 cm), une autre à un diaporama noir et blanc de 291 photographies pour « Dog and Mesh Tights », journal des errances urbaines de l’artiste, sa carte photographique du monde.

Japon, Colombie, avec ces deux expositions la Fondation Cartier pour l’art contemporain nous offre une très belle part de notre monde avec deux photographes marquants utilisant leur art de manière si différente pour un propos si proche.

Jusqu’au 5 juin 2016

Daido Moriyama avec Daido Tokyo & Fernell Franco avec Cali clair-obscur

Fondation Cartier pour l’art contemporain.

261, boulevard Raspail. 75014 Paris

Métro : Raspail ou Denfert-Rochereau.

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