KO sur glace

Plus dure est la chute lorsqu’elle est programmée

Je suis encore sous le choc de Break your leg !… lorsque, à la sortie de la salle, je croise une montreuilloise qui, comme moi, en a encore le souffle coupé. * Avec sa pièce présentée au Théâtre national de Chaillot jusqu’au 25 janvier (attention relâche les 22 et 23) **, Marc Lainé a frappé un grand coup. Sur la base d’une tragédie vraie, celle de l’américaine Tonya Harding, championne de patinage artistique – elle fut la première américaine à réussir le triple axel – dont les qualités furent éclipsées et la carrière ruinée par l’affaire « Harding / Kerrigan ». Cette dernière, grande rivale de Harding sur les patins, fut agressée lors de sa préparation pour les Jeux Olympiques de Lillehammer de 1994. Elle reçut un coup de batte de base-ball sur le genou qui devait le briser. La frappe, qui avait raté, ne l’empêcha pas d’obtenir la médaille d’argent. Il fut rapidement prouvé que l’entourage de Tonya Harding était responsable.

Dans son livre Le Rire, essai sur la signification du comique, Henri Bergson écrivait : « Une chute est une chute, mais une autre chose est de (…) tomber parce qu’on visait une étoile. » Mais qu’est-ce en fait de vouloir tutoyer les étoiles au pays des stars ?

Tonya Harding, née dans la banlieue de Portland, battue régulièrement par sa mère alcoolique, s’est jetée jeune dans l’amour. En tombant mal. Mariée sitôt, battue de même. Un jour, elle fut même violée par son mari et trois de ses amis. Ce qui n’empêchera pas la respectable et prude Fédération nationale américaine de la belle discipline « artistique » de lui interdire de divorcer. Acte incompatible avec la représentation internationale du drapeau américain sur les patinoires du monde…

Nancy Kerrigan, quant à elle, excellait dans ses prestations publiques, drapée dans la bannière étoilée. Notamment avec son sourire qui, pour le public et certains juges, transcendait ses qualités sportives. En bonne patriote elle n’oubliait jamais de remercier sa famille et Dieu.

Barbie, exceptionnellement, n’était pas la blonde Harding, mais la brune Kerrigan.

Marc Lainé, diplômé de l’exigeante Ecole nationale supérieure des Arts décoratifs en 2000, qui a créé sa compagnie La Boutique obscure en 2008, assure la mise en scène, la scénographie et la réalisation… après avoir écrit le texte de la pièce. La cohérence obtenue est remarquable.

Le public rit beaucoup, car les traits nombreux sur la société américaine bien pensante moquent avec justesse « l’American way of life ». Et ces dessins tirent simplement leur comique par l’unique reprise des mots communs,  si communs, que l’on entend si souvent dans nos sociétés de consommation comme petite musique de cet “idéal”. Même le dérisoire et le pathétique peuvent être drôles, surtout lorsqu’ils ne sont pas méchants.

En revanche, le public reste glacé, au moment du salut des comédiens, lorsque des photos récentes des deux championnes sont projetées. Un visage de Nancy Kerrigan, qu’on dirait flashée lors d’une montée sur les marches à un Festival de Cannes, et une Tonya Harding, terrassée par un direct et au tapis sur un ring chancelante sur ses gants de boxe et dont les yeux perdus tentent de masquer la douleur. De patineuse elle est devenue boxeuse… allant jusqu’au bout de sa chute par le KO.

Et les applaudissements saluent alors, comme l’indique Marc Lainé dans sa présentation, un récit qui « très loin d’être moralisateur, est une histoire métaphysique. »

* Je note, puisqu’une telle rencontre n’est pas la première, que les montreuillois sont nombreux à fréquenter aussi les salles de l’Ile-de-France… Ce qui me conforte dans l’idée que la vitalité des théâtres et salles de Montreuil, où tous sont particulièrement présents et attentifs, ne fait que démultiplier l’envie « d’en voir encore plus ! »

** Réservations : 01 53 65 30 00

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