Un artiste, c’est quel prix ?

Nour par le GdRA – Photo :Vincent Muteau

L’encre est lourde… En page 3 des Echos du vendredi 28 janvier le titre se veut écrasant : « Le régime des intermittents plombe les comptes de l’Unedic. ». Plus loin, en page 16, un éditorial enfonce le clou avec cette accroche : « L’insoutenable spectacle ». Ce que ne digère pas le quotidien économique de référence appartenant à Bernard Arnault, maître labélisé LVMH de la culture du luxe, c’est le régime des intermittents du spectacle. Le luxe oui, absolument… c’est bon pour les hyper riches (il a fallu inventer cette expression pour tenter de mesurer l’importance des fortunes de la mince couche de population mondiale constituant la gentry internationale) et les dividendes des actionnaires rois. La culture beaucoup moins, car elle ne concerne que des artistes majoritairement « smicards » (au mieux parfois) qui s’adressent au grand public… et dépensent leur temps à créer et participer à des actions d’éducation artistique… jusqu’en banlieue à destination des populations les plus défavorisées. Des conteurs naïfs.

Mais les compteurs ont compté. En 2009, les 105.826 allocataires du régime des intermittents ont reçu de l’Unedic la somme de 1,276 milliards d’euros pour 223 millions de cotisations versées, soit un « déficit » de 1,054 milliard d’euros. C’est dire !

C’est dire quoi ? Le 14 janvier, Libération rendait compte de la conférence de presse de Michel Orier, directeur de la MC2 (Maison de la culture) de Grenoble, et président de l’Association des scènes nationales. Il déclarait notamment : « Nos théâtres sont vivants, joyeux et… remplis, avec un public en augmentation. Tout le monde devrait être fier que Jan Fabre joue à Blois, Thomas Ostermeier à Sceaux et Wajdi Mouawad à Cavaillon. On nous dit : “Il y a toujours aussi peu d’ouvriers”, alors que leur nombre est stable, voire en légère hausse. Et qu’on ne dit jamais qu’à Sciences-Po, depuis 1968, le nombre de fils d’ouvriers a été divisé par cinq. Ce n’est pas nous qui avons un problème de démocratisation ! Quant à ceux qui parlent de public de nantis, ils ne mettent jamais les pieds dans un théâtre de province.» Deux façons de voir et vivre la société. Tout simplement.

Si je me réfère à mon expérience personnelle de ce mois de janvier 2011, j’ai vu huit pièces de théâtre * : deux à Montreuil, une à Ivry-sur-Seine, une au Kremlin-Bicêtre, une à Bobigny, une à Nogent-sur-Seine, une à Villejuif et une à Paris. Six productions françaises, une russe et une suisse. A chaque fois les salles étaient pleines. Chaque théâtre a ses abonnés, son public fidélisé et ses découvreurs. Dans deux cas, ce soir-là, des classes de collégiens étaient présentes car un travail « de terrain » avait été effectué par les comédiens ou le metteur en scène. Oui, le théâtre est vivant et il est aussi hors du plateau, dans la cité.

Les artistes et techniciens avaient touchés un salaire… ce qui, malheureusement n’est pas toujours le cas, tant ils sont jetés dans le plus injuste dénuement au risque de ne pas pouvoir faire valoir leur talent aux « institutionnels », à leurs pairs. A tous ceux qui peuvent « acheter » le spectacle. Car les compagnies rêvent de tournées qui « font recette » bien que la plupart du temps elles ne suffisent pas à équilibrer les dépenses. Certaines équipes ont la chance d’être en résidence lorsque les fonds publics, provenant des villes et des conseils généraux principalement, permettent aux lieux de les accueillir le temps nécessaire à la création. Indispensable.

Alors de quels comptes et de quel coût parlons-nous ? Faudrait-il que les artistes, définitivement, soient des militants à temps plein et gracieusement ? Leur art leur procurant, à lui seul, la reconnaissance et les moyens de vivre ? On se le demande parfois tant les demandes d’actions auprès des publics exigés par « les politiques » apparaissent « décalées » et peu au fait. A les suivre ce serait « la contrepartie » de la jouissance de structures, de lieux… Certes, tout se chiffre et doit être mis dans la balance des aides publiques. Mais même les poètes ne vivent pas que d’amour et d’eau fraîche. Il n’y a pas de création culturelle et d’éducation artistique sans moyens. Répondre à cette question ne se résout pas par ce type de troc indécent pour les artistes, comédiens notamment (car ce sont eux, davantage que les techniciens, qui sont poussés aux heures « gratuites »).

D’ailleurs, l’article des Echos est obligé de le reconnaître : « Pour autant, il ne faudrait pas résumer le problème à la préservation d’avantages acquis. Ce régime constitue de fait un financement de la politique culturelle française, que l’Etat ne veut surtout pas voir supprimé. » En effet, surtout si l’on compare ce milliard d’euros au « mécénat culturel » de Mme Liliane Bettencourt dont a bénéficié le romancier-photographe François-Marie Banier… pour un public que l’on peut qualifier de très limité.

 

* Montreuil : Modèles de Pauline Bureau et Pour l’instant, je doute de Marie Fourquet.

Ivry : Roméo et Juliette de William Shakespeare, mise en scène de Magali Leiris

Kremlin-Bicêtre : Salomé d’Oscar Wilde, mise en scène de Jérémie Le Louet

Bobigny : Oncle Vania d’Anton Tchekov, mise en scène de Lev Dodine

Nogent-sur-Scène : La belle au bois de Jules Supervielle, mise en scène du collectif 4 ailes

Villejuif : Nour par le collectif GrDA

Paris : La conférence de Christophe Pellet, mise en scène de Stanislas Nordey.

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