Aux aveugles, tout semble soudain

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Qui peut dire que cette nouvelle carte de France politique n’était pas prévisible ? Et ne je ne pense pas seulement aux sondeurs qui la prévoyaient depuis de longs mois. Je me retourne, en cette journée sombre, vers de nombreuses années. Il ne fallait pas être si grand clerc pour prévoir ce séisme.

Facteurs « conjoncturels ». Bien sûr, il y a ces années récentes. Pour commencer celles de la présidence de François Hollande qui ne pouvait – en tout état de situation – que décevoir de très nombreux électeurs qui avaient mis fin, par leur vote pour « le changement, c’est maintenant », au président précédent qui lui aussi avait déçu à remettre « la France au travail ». Car depuis Nicolas Sarkozy il faut reconnaître que la crise économique s’est considérablement accélérée et a pesé sur le scrutin du 25 mai. En France et ailleurs, car une Europe avec plusieurs dizaines de millions de chômeurs et d’assistés économiquement voit son drapeau d’espoir déchiqueté. Enfin, ne faire quasiment pas une campagne sur le vrai sujet, l’Europe de demain, et pour certains – l’UMP et le Front de gauche – inviter à sanctionner le pouvoir en place, ont été d’autres facteurs aggravants d’une vue à dominante nationale injustifiée et injuste.

Crise économique donc. La carte de l’implantation de Marine Le Pen est claire : c’est bien cette crise et son lot de pauvreté et de chômeurs qui est au cœur de cette poussée qui rejette tous ceux – de l’UMP-PS – qui « ont échoué ». Et à y regarder de près, il est incontestable que les années de stagnation sous Jacques Chirac sont aussi présentes. Chacun se souvient du 21 avril 2002… qui n’aura donc servi à rien. Mais il n’y a pas que les facteurs économiques.

Jeux politiques. Cela fait bien longtemps que le Front national a été utilisé par les uns et les autres dans leurs jeux malsains à plusieurs bandes pour garder ou conquérir le pouvoir. Avec plus ou moins de succès. Ce fut le parti socialiste qui pensait diviser la droite. Puis l’UMP de Sarkozy / Buisson… puis Copé qui voyaient là le moyen d’élargir leur base « au peuple » quitte à rompre eux-aussi avec le territoire de la République. On ne flirte pas impunément avec les discours extrémistes…  L’histoire nous a enseigné que l’électeur préfère toujours l’original à la copie et que la pollution des discours se fait par le bas et non par le haut.

La perte d’identité(s). Europe, Nation, Euro, Franc… France. Qu’est-ce qu’être Français ? L’intégration est aussi en panne que l’ascenseur social. L’impuissance, les ratés – et parfois la suffisance et les insuffisances – de l’Éducation nationale, la politique de logement, les effets pervers de politiques sociales dévoyées pour partie en politique d’assistanat et de clientélisme ont eu un lent mais dévastateur effet sur les plus exclus qui se sont vus projetés dans toutes les marges : géographiques, culturelles, de reconnaissance et de respect. En réaction le communautarisme et « l’esprit petit-blanc » ont prospéré. Un élargissement politique de l’Europe mal maîtrisé, un espace Schengen qui montre ses limites, en ont rajouté.

Essoufflement de la démocratie. Le manque de reconnaissance républicaine par un système qui ne prend pas en compte un nombre d’électeurs qui se chiffre par millions depuis des années ne peut provoquer qu’un sentiment d’injustice. Le pitoyable spectacle offert par les grands partis politiques de gouvernement (affaires multiples dont beaucoup financières et troubles, protection d’acquis comme le cumul des mandats, le mode de désignation totalement inadapté des candidats – sauf par l’avancée des primaires –, les jeux d’alliances contre-nature et les répartition des postes sur les cartes d’états-majors politiciens et non en fonction des attentes des populations et des souhaits exprimés par les électeurs– exemple de Montreuil si révélateur, particulièrement révélé hier ! – nous sommes arrivés au bout d’un cycle que résume très bien Hubert Védrine dans son dernier ouvrage La France au défi : « Quant aux partis politiques, ils doivent désormais se poser la question de ce à quoi ils servent. » Hier pour les (pourtant) plus responsables d’entre eux les électeurs ont donné leur réponse (fausse sur le fond) : à rien !

Une fin de l’histoire de la gauche « unie ». La gauche est au bout d’une histoire tenue à bout de bras et d’équilibres instables depuis la Libération. Ses différentes composantes ne sont plus en capacité de faire « programme commun ». Leurs objectifs et les leçons (politiques, économiques) qu’ils ont tiré de l’histoire empêchent, quoi qu’en disent leurs responsables, toute « union » sérieuse et crédible. Le Front de gauche, déjà composite, est isolé avec un score qui révèle son impuissance et ses divisions et sa seule fonction protestataire. Ses propositions alternatives économiques limitées et d’un autre âge ne prennent pas plus dans l’opinion que son combat – soi-disant en première ligne – contre le Front national. Jean-Luc Mélenchon s’y est particulièrement brûlé les ailes et son cri fondateur « Tous dehors ! » a failli l’emporter lui-même. Les partis d’extrême-gauche, malgré le retour de l’icône Olivier Besancenot pour le NPA, n’existe plus ou presque. Seuls les Verts (Europe Écologie – Les Verts), malgré un recul très sérieux sur leur élection la plus favorable (- 50 %) s’affirment comme la deuxième force de gauche derrière un PS laminé. C’est dire combien la gauche d’avenir est à inventer. Et il n’y en aura pas qu’une seule !

Une droite républicaine à la croisée des chemins. La guerre des chefs à l’UMP, les profonds désaccords sur les « unions » possibles (avec le centre de l’Alternative (Modem-UDI) ou la droite extrême) ont formé des blocs opposés. Irréconciliables. Sans parler des courants nationalistes, conservateurs et eurosceptiques.

Un centre qui peut s’affirmer. Dans la reconstruction politique qui s’annonce, le centre peut faire valoir une existence réelle et un poids utile s’il sait éviter ses volte-face. L’histoire de France, le plus souvent ancienne il est vrai – hormis le septennat de Valérie Giscard d’Estaing – a montré combien il pouvait être important dans les heures décisives. On ne lui reprochera jamais de s’associer, ou de diriger, des coalitions nécessaires pour sortir le pays de la crise. Néanmoins, à lui de montrer qu’il n’est pas un cheval de Troie (pour l’UMP) et qu’il est en capacité d’avoir sa vision propre, claire et ferme.

L’heure est au sursaut et les ressources sont là. Tout d’abord, sans vouloir masquer en rien la victoire du Front national de Marine Le Pen, son succès s’appuie sur une abstention très forte. Or, parmi les abstentionnistes, beaucoup vivent les mêmes difficultés que ses électeurs… mais ils n’ont pas franchi le pas de se tourner vers un parti extrémiste qui joue en permanence avec le racisme et le rejet de l’autre. Les millions d’abstentionniste représentent un vivier considérable pour qui saura proposer un visage neuf de la politique et décidera d’en finir avec les combats stupides qui créent les fausses divisions « de programme » qui ne sont, le plus souvent, que des slogans creux et désespérants. La France a besoin d’unité pour rattraper un retard incontestable en de nombreux domaines. Nombreux sont ceux, les sondages le montrent, qui sont prêts à se mobiliser, notamment les jeunes si créatifs en tous domaines (artistique, économique, solidarité, …). Les gouvernants, qui restent pleinement légitimes sur leur mandat voulu par le peuple en toute connaissance de cause, et les responsables politiques de droite, de gauche et du centre doivent y réfléchir. Vite. Qu’ils fassent confiance à ceux qui veulent faire vivre le pays, ils auront leur confiance et leur soutien, surtout si on leur laisse une place pour participer à tous les niveaux aux défis qui, bien que considérables, peuvent être relevés. Nous avons vécu des années de défiance et de méfiance. Hier nous sommes passés à l’heure du rejet. Et pourtant, ce dont nous avons besoin, c’est de confiance. Passons à l’heure du projet.

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