ÉLECTIONS, CONFUSION, RECOMPOSITIONS – 2 / LE CONCENTRÉ MONTREUILLOIS

electionsPoursuivons donc (voir daniel-chaize.com du vendredi 20 mars) et examinons les conséquences du délitement des partis politiques, de la défiance des Français à leur égard et les conséquences qui en découlent sur Montreuil. Notamment avec cette question concernant la gauche qui y est traditionnellement majoritaire : puisqu’elle est de nouveau éparpillée, qu’attendre du résultat ? Déroute ou renouveau ?

La droite, une succession de parachutés. Il y a naturellement des électeurs de droite à Montreuil. Mais habitués à être très minoritaire, l’UMP et le centre ont bien du mal à trouver des militants pour faire campagne et plus encore pour avoir une expression régulière censée les mobiliser. Malgré l’effort de quelques figures locales et militants de longue date non résignés. Mais ceux-là doivent être solides pour accepter, scrutin après scrutin, des candidats imposés et parachutés dans des conditions où la démocratie et l’écoute des voix locales par l’état-major de leur parti n’est pas toujours de mise. On peut même dire jamais. Cette fois encore, par une alliance nouvelle UMP-UDI, il se trouve que sur le canton Montreuil-Sud (n° 13), c’est l’UDI qui se trouve seule présente avec deux candidats issus de ses rangs. Sur le second canton (Montreuil-Nord, n°12), Manon Laporte – conseillère municipale UMP à Montreuil en phase lente d’ancrage à Montreuil – elle ne se cache pas d’être parisienne de vie – est associée à Claude Capillon, maire de Rosny-sous-Bois et déjà conseiller général. La Droite et Montreuil reste une histoire de longue distance entre ses instances et ses militants et entre ces derniers et la ville. Le rapprochement des cœurs n’est d’ailleurs pas acquis puisque lors de la venue toute récente d’Alain Juppé à Montreuil, il fut accueilli par l’UMP… mais boudé par l’UDI qui, comme on sait, est plus proche de Nicolas Sarkozy. Résumons : à droite, c’est l’union vache et coups de pied de l’âne ! Le Modem, pourtant présent à d’autres élections, a vu son logo phagocyté par les attelages actuels. Bonne digestion…

Les candidats commandos de l’extrême droite. Le FN de Marine Le Pen est absent de la vie politique locale et départementale. Lors des élections ses candidats sont systématiquement des inconnus. Cette fois, ils n’ont même pas daignés se présenter par affiche sur tous les panneaux électoraux. Montreuil n’est en rien leur souci, pas plus qu’ils auraient un quelconque projet pour la Seine-Saint-Denis. Ce n’est pas du mépris local, ils méprisent par nature. Marine Le Pen mène la baguette et plante ses candidats/drapeaux sur le territoire français pour ses intérêts personnels de pouvoir. Il s’agit de faire des points pour enfler de la voix. Aucun échange avec les électeurs, aucun débat, aucune proposition. C’est trouble, pas net et volontairement imprécis. Bref, c’est tout le Front national, familial, clanique, héréditaire.

Le festival des gauches et la valse des alliances et des logos ! L’histoire de France nous enseigne qu’il y a des gauches comme il y a des droites. Un pluriel qui nourrit la démocratie. À ce sujet, voir l’excellent et incontournable ouvrage de Jacques Julliard « Les gauches françaises – 1762-2012 – Histoire, politique et imaginaire » chez Flammarion, septembre 2012.

Mais Montreuil aime à ce point se caractériser dans la singularité qu’elle est souvent associée aux expressions « laboratoire des gauches » ou « guerre des gauches ». Dans ces dernières années, les expériences se sont accélérées. Les journalistes ne cessent d’ailleurs de s’étonner et de s’y perdre. Ils manquent peut-être de temps pour comprendre. À moins, ce n’est pas exclu, qu’ils préfèrent la confortable paresse de l’examen du vernis des étiquettes, de la prise de note des bons mots des candidats qui savent jouer des coups de communication.

À Montreuil, où la confusion semble l’emporter, il faut faire un petit effort pour suivre les itinéraires politiques des candidats se réclamant de la gauche. Ils peuvent légitimement étonner mais on peut reconnaître qu’ils suivent une vraie logique.

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Les paragraphes qui suivent esquissent une cartographie du moment. Le lecteur voudra bien excuser les raccourcis… ce qui ne devrait pas être difficile puisqu’il risque déjà de trouver le propos un peu long, et considérer que les personnes nommées et pour beaucoup critiquées, ne le sont pas à titre strictement personnel bien que leur responsabilité soit directement engagée. L’auteur tient à dire à nouveau combien les faits évoqués ne sont que le résultat d’une situation politique plus globale. Avec il est vrai un caractère local bien typique d’un climat politique qui échauffe certains esprits.

Un mouvement national particulièrement fort en Seine-Saint-Denis : le rééquilibrage PS/ PCF et l’arrivée des Verts. À Montreuil plus qu’ailleurs, les deux gauches dominantes PS et PCF sont au bout de leur histoire. Le PCF, dans cette ville historique de la banlieue rouge qu’il dominait, a longtemps pu compter sur un PS, roue de secours ou tente à oxygène consentante selon l’image que l’on préfère, pour perpétuer une factice Union de la gauche qui n’avait plus rien à voir avec celles de 1936, de la Libération ou même de 1981. L’émancipation du PS, notamment par l’action volontaire de l’actuel président de l’Assemblée nationale, Claude Bartolone, est passée sur le territoire. Les 20 dernières années ont été marquées par la perte de nombreuses villes PCF devenues PS, de même que le conseil général. Les années plus récentes coïncidant avec une apparition parfois significative du parti des Verts.

De l’intérêt de connaître (un peu) de l’histoire politique des principales personnalités locales dont le rôle est important lors de ces élections départementales.

  • Jean-Pierre Brard, l’ancien député-maire, a su jouer de son appartenance puis de son éloignement du PCF, pour prolonger l’ancienne union de la gauche… avant de la combattre comme ce fut le cas lors des dernières élections municipales de 2014. Il fut néanmoins quasiment en passe de l’emporter, avec sa liste de citoyens Ma ville J’y Crois face à son ancien directeur de campagne Patrice Bessac (PCF), vainqueur surprise grâce à des alliances politiques inattendues.
  • Dominique Voynet, qui avait déserté le terrain électoral de peur d’être durement châtiée à la fin de son premier mandat qui restera donc unique, a malgré tout réussi à imposer en 2014 la tête de liste des Verts aux municipales. Avec ses colistiers, dont certains six ans auparavant avaient été élu pour tourner la page d’une gestion communiste à bout de souffle… ils s’allieront pourtant à eux pour conserver leurs sièges. Depuis on les entend plus, mais il faut dire que, c’est un classique de la démocratie communiste, le maire ne leur donne guère la parole.
  • Mouna Viprey de Renouveau socialiste Montreuil, exclue du PS (après avoir été sa candidate aux législatives à deux reprises) pour avoir soutenu Dominique Voynet et permis son succès, l’avait quittée avec ses amis élus dès que l’ancienne maire avait trahi son programme, notamment par une augmentation des impôts locaux qu’elle s’était engagée à ne pas réaliser. En 2014, Mouna Viprey créait un mouvement citoyen et présentait la liste indépendante Élire Montreuil qui allait créer la surprise en devançant celle du PS au premier tour, bien qu’elle fut dirigée par le nouveau et gourmand député. Le PS n’obtiendra que moins de 10 % des suffrages : une déroute.

2015 : l’élection départementale et les changements d’alliances et d’étiquettes.

PCF, PS, Verts, Ma ville J’y Crois, Élire Montreuil, sont aujourd’hui en liste pour les nouvelles élections départementales. Des candidats de partis « établis » et des candidats de mouvements de citoyens locaux implantés depuis de nombreuses années. Ce n’est pas le seul endroit en France, mais comme dans tous, ce n’est pas sans signification.

Au Front de gauche, le candidat sortant Belaïde Bedreddine, élu grâce au large soutien de l’ancien maire Jean-Pierre Brard, se retrouve isolé puisque son ancien partenaire soutient une liste concurrente, Force citoyenne, présente sur les deux cantons.

Les candidats PS… se limitent à leur conseiller général sortant et sa suppléante (canton n°12) puisque dans l’autre ce sont les Verts qui seuls représentent l’union PS/Verts (canton n°13). Pas sûr que les électeurs socialistes apprécient leur disparition d’un canton où la nouvelle loi propose pourtant des binômes. Inversement pour les Verts.

Les Verts ne doivent leur présence à cette élection à un tel niveau de leader que grâce à leur association avec le PS, alors que lors des cantonales précédentes ils avaient délibérément choisi de faire tomber le conseiller général PS sortant Manuel Martinez. Aujourd’hui, cette nouvelle alliance vise à faire chuter le sortant du Front de gauche… pourtant leur allié dans la majorité municipale ! Il est décidemment dangereux d’avoir les Verts comme alliés !

Mouna Viprey avec Élire Montreuil est associée avec des candidats élus de la liste Ma ville J’y Crois sous la bannière Force citoyenne. Cette liste a le soutien de Jean-Pierre Brard qui déclare vouloir désormais passer la main aux jeunes et n’est pas candidat.

Ajoutons qu’un ancien colistier de Patrice Bessac aux municipales, Hugues Leforestier, ouvre la voie d’un nouveau parti, Nouvelle Donne, et se présente contre son ancien allié alors qu’une ancienne première secrétaire de section du Parti socialiste, Alexie Lorca a quitté son parti, est devenue adjointe de Patrice Bessac et remplaçante de Belaïde Bedreddine. Enfin, pour terminer, un ancien allié de Jean-Pierre Brard, Eheik Mamadou, est titulaire au nom de son mouvement local Agora Montreuil, sur la liste d’extrême gauche du POI.

PUISQUE L’ÉNONCÉ PEUT DONNER LE TOURNIS, QUE PEUT-ON RETENIR À GRANDS TRAITS ?

D’un côté, des partis nationaux dont on voit les déchirements, les errements et la perte de confiance de leurs électeurs. À Montreuil comme ailleurs. L’ancrage des candidats n’est pas prioritairement territorial, il est de parti, de vision idéologique… et aussi de trajectoires personnelles qui visent « plus haut ».

De l’autre, les candidats Force citoyenne, mouvement purement local, mais dont les entités Ma ville J’y Crois, Élire Montreuil sont présentes sur la ville depuis des années. Elles l’ont déjà montré, elles sont en capacité de l’emporter. Leur ancrage, en plus d’être clairement à gauche, est d’abord territorial, montreuillois.

Cette configuration n’est pas unique à Montreuil. Depuis quelques élections on voit l’émergence de nouveaux mouvements politiques locaux, la plupart du temps avec des militants issus de partis politiques où ils n’étaient plus entendus.

Puisqu’au niveau national, où les partis ne font plus guère preuve de leur qualité et que leurs actions ne changent quant à la vie quotidienne au local, il ne faut pas s’étonner de la mobilisation de citoyens qui veulent prendre en main leur destinée, du moins sur leur territoire. Celui qu’ils connaissent bien. Ce n’est pas, à mon sens, une position contre les partis, c’est une position de lanceurs d’alerte, compétents et prêts pour agir à leur niveau.

Les électeurs montreuillois ne sont pas sans connaître les débats qui traversent les deux blocs et ils savent qu’aucun n’est homogène sur tous les sujets. Le PS a ses frondeurs, le Front de gauche tente de maîtriser son encombrant Mélenchon (du moins pour le PCF), et les Verts ont cette étonnante capacité de multiplier leurs tendances à chaque fois que leurs forces déclinent. Élire Montreuil n’est pas Ma ville J’y Crois, et inversement. À Montreuil les électeurs de gauche savent parfaitement que la refondation, le renouveau des idées, la reconstruction, sont autant de termes (avec d’autres) qui vont nourrir pour longtemps l’indispensable établissement de nouvelles perspectives, d’un nouveau projet pour la société, d’une nouvelle gauche responsable, efficace et tournée vers les citoyens. Et cette nécessité passe par l’expression et l’accès aux responsabilités de toutes les forces, y compris les plus nouvelles. C’est pourquoi, en connaissance de cause, ils ne s’étonnent par de cette dispersion montreuillois qui serait « particulière ». Elle n’est que le reflet d’un bouillonnement – peut-être plus fort qu’ailleurs – nécessaire à la naissance d’un véritable nouveau futur. La gauche est à un tournant. Certains la disent même morte. Si rien de neuf ne sort d’elle, nous connaissons tous le résultat : la montée du Front national de Marine Le Pen.

Ce que l’on peut espérer pour un avenir que l’on n’ose pas qualifier de proche, c’est que deux grands courants démocratiques, l’un de droite, l’autre de gauche, puissent être vraiment représentatifs et représentés afin que le débat et l’alternance, tous deux nécessaires, garantissent l’équilibre de la société et l’écoute de tous.

Les résultats des 22 et 29 mars à Montreuil, ville politique s’il en est, seront donc particulièrement éclairants. À leur niveau. Pas plus, pas moins.

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