Théâtre et politique : effets miroirs

Festival d'Avignon

Comme chaque année le Festival d’Avignon est l’heureuse occasion d’un échange, souvent vif et généralement sur le fond, entre les artistes metteurs en scène et directeurs de lieux de théâtre et le politique. Cette répétition révèle que le sujet est inépuisable… mais malheureusement aussi que les politiques soit restent sourds, soit ont du mal à écouter et appréhender ce « monde » particulier, « peuple du théâtre qui veut échapper au monde de la séparation et de l’isolement généralisé » comme l’écrit dans Le Monde du 19 juillet, Jean-Pierre Vincent, metteur en scène et directeur de la compagnie Studio libre. Je livre ci-dessous quelques-unes de ses idées ainsi que celles de ses collègues Ariane Mnouchkine, Patrice Chéreau, Thibaud Croisy et Olivier Py parues dans la même édition du journal.

Tout d’abord, c’est un fait patent depuis plusieurs années « Les femmes et les hommes politiques qui vont au théâtre, à quelques exceptions près, sont de plus en plus rares. » Est-ce si grave, pourrait-on dire ? Oui, car lisons plus avant Jean-Pierre Vincent « Loin du théâtre, ils n’en perçoivent qu’une valeur instrumentalisée, un renfort pédagogique, un confort sociologique. Mais le théâtre n’est pas une opération de maintien de l’ordre – même « soft » ! D’où l’absence de vision culturelle, notamment, car les politiques oublient que la politique culturelle est, avec Jean Vilar, partie d’abord du théâtre. » Serait prétentieux ? Non car, comme il est dit aussi « cet art propose, là, devant vous, une autre façon de penser, un contrepoint vital au monde de la solitude mondialisée et de la médiocrité numérisée. » Et ajoutons que le public suit ! Pas uniquement au Festival d’Avignon, mais dans les salles de France où, malgré la crise, il n’a pas fait défaut ces dernières années en refusant tout prêt-à-penser. Ariane Mnouchkine, fondatrice du Théâtre du Soleil si proche de Montreuil dans sa Cartoucherie de Vincennes écrit pour sa part « Faire du théâtre ce n’est pas seulement inventer, produire de beaux spectacles, mais c’est aussi inventer une nouvelle façon de les produire, ensemble, et pour cela chercher, chercher encore et toujours une nouvelle et vraie façon de vivre, ensemble. Avec confiance. Ensemble. À la recherche de l’égalité. Ensemble. À la recherche du théâtre. Ensemble. À la recherche du progrès. Ensemble. À la recherche de l’humanité. Parce que, sachons-le, c’est cela que veulent nos enfants. »

On le voit, ce qui se passe sur les plateaux de théâtre est fondamentalement politique et questionne la société et ceux qui la dirigent ou croient le faire. Olivier Py, futur directeur du festival d’Avignon en 2014, n’écrit-il pas avec recul « Je crois que dans tout homme de théâtre, il y a un artiste qui rêve de faire de la politique » propos précédé lucidement « J’ai écrit Illusion comique pour me moquer de ma volonté d’agir ailleurs que sur mes tréteaux. » Théâtre et politique deux mondes entremêlés, différents et qui ne peuvent s’ignorer, les deux participant de notre vivre ensemble.

Sujet sensible de l’année le renouvellement des « têtes » des Centres Dramatiques Nationaux (CDN) ou de prestigieuses maisons du théâtre. Certaines nominations font polémiques. Il peut s’agir de la personnalité nommée qui peut être contestée ou de l’éviction trop rapide de certains directeurs… ou du maintien trop long d’autres. Patrice Chéreau n’y va pas par quatre chemins « Personne n’est propriétaire de son poste, surtout lorsqu’il l’occupe depuis longtemps. Il faut savoir céder sa place, éviter de s’incruster (…) Il ne faut pas en finir avec une certaine génération, il faut en finir avec des rentes de situation (…) Au-delà de dix ans, on est sclérosé dans un lieu, quel que soit le metteur en scène. » Pour Ariane Mnouchkine « On peut regretter, être attristé de voir partir d’excellents directeurs d’institutions théâtrales. On peut se réjouir, s’inquiéter ou même s’affliger d’en voir d’autres accéder à ces responsabilités, mais que voulez-vous, c’est la règle du jeu, et lorsque l’on signe un contrat avec l’État, ou avec quiconque, on sait, dès le début, que les deux parties auront le droit de ne pas renouveler ce contrat. » Propos de bon sens et de responsabilité qui ne s’appliquent effectivement pas qu’au théâtre. Le ministère de la Culture essaie – sans y parvenir toujours – de faire en sorte que les mandats de trois ans ne soient renouvelés qu’une fois… ou deux au maximum. Ajoutons qu’il faut, ce qui est le plus souvent le cas, permettre au « sortant / sorti » de continuer dans la foulée son activité avec un soutien financier adapté à ses projets futurs.

Mais alors quel est le critère de choix ? C’est toute la délicate question… Faut-il nommer un artiste ou un intendant puisque gérer un CDN est une lourde tâche qui n’est pas seulement artistique. Patrice Chéreau propose une réponse simple qui me semble d’évidence « C’est le talent et le bilan qui comptent. La capacité que l’on suppose chez quelqu’un, d’avoir une vraie relation avec le public, de renouveler l’énergie et le travail. » Énoncé proche pour Jean-Pierre Vincent «Moi, j’ai toujours été très souple sur cette question. Comme dit Brecht : “La terre appartient à ceux qui la cultivent.” Il faut y nommer des défricheurs de théâtre, qu’ils soient artiste ou non.» Aurélie Filippetti, la ministre de la culture a répété à Avignon son souhait de nominations à parité femmes et hommes. Un élément clé pour elle. On peut penser qu’avec d’autres propositions le propos ne serait pas apparu aussi limité. Attendons, c’est ainsi… pour l’instant. Ariane Mnouchkine s’en félicite à juste droit « Trop tôt s’écrient certains, et même certaines. C’est toujours trop tôt pour les femmes. Elles ne sont pas prêtes. Elles ne sont jamais assez prêtes. On risque de nommer des incompétentes. » À la parité comme « dogme », mais il se peut que j’exagère ici, je préfère l’énoncé de Patrice Chéreau « Il faut rajeunir, cela paraît évident. Féminiser aussi ; mais encore faut-il trouver des femmes metteurs en scène, moins nombreuses que les hommes. Renouveler, c’est la première chose à faire, le premier critère. »

Je terminerai en citant Thibaud Croisy « Il y aurait encore beaucoup à dire sur l’épineuse question des nominations, sur l’opacité qui les entoure parfois, les jeux de pouvoir entre les collectivités locales et l’État, et la disparité des mandats à l’échelle nationale (trois ans pour certains quand d’autres restent vingt ou trente ans à la tête d’une maison). Quoi qu’il en soit, il est urgent d’appliquer à la culture deux principes que l’on s’efforce tant bien que mal de faire respecter – ou d’introduire – dans la sphère politique : la règle de la transparence dans les nominations et la limitation du cumul des mandats, sur laquelle Aurélie Filippetti s’est récemment engagé. »

Jeux de pouvoirs… encore un lien qui unit théâtre et politique. Est-ce pour cela que les politiques fréquentent moins les plateaux ? Seraient des miroirs trop francs ?

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