Georges Séguy et son envers Philippe Martinez

Georges Pompidou, Jacques Chirac et Georges Séguy, en mai 1968. © AFP Philippe Martinez à Haulchin, en mai 2016 © Franck Crusiaux/Réa
Georges Pompidou, Jacques Chirac et Georges Séguy, en mai 1968. © AFP
Philippe Martinez à Haulchin, en mai 2016 © Franck Crusiaux/Réa

En cette rentrée, la CGT hausse la voix et s’inscrit dans le ton de Philippe Martinez son bouillant secrétaire général. Elle vient de qualifier de « provocation » la tenue de la rentrée politique de la majorité présidentielle prévue à la fin du mois d’août près de Toulouse, ville natale de l’ex-leader syndical décédé il y a une semaine. Le motif ? « La CGT considère ce déplacement sur la terre natale de Georges Séguy comme une provocation indécente » et le secrétaire départemental d’ajouter « nous agirons en fonction » en cas de maintien de la réunion.

Si l’on comprend bien, la CGT imagine s’autoriser à la distribution des territoires où un parti politique, une majorité présidentielle, peut ou ne pas tenir réunion. Le propos est ahurissant et aussi inadmissible que les saccages de début d’été des permanences du Parti socialiste, du local national de la CFDT… et des dégradations infligées à celui de la CGT !

Et puisque Georges Séguy est invoqué pour cette déclaration, c’est l’occasion d’évoquer la grande différence entre les comportements des deux dirigeants et les deux époques. La première de rayonnement, la seconde d’enfermement.

On ne peut être que rapide pour Philippe Martinez puisqu’il s’est créé un personnage qui lui paraît être suffisant au redressement de son syndicat en perte d’adhérents : il est l’homme qui mouille le polo en alimentant le feu d’une « barricade » de lutte (à Haulchin (Nord) devant la raffinerie Total) et cette image, et ses déclinaisons, est son crédo.

Nous sommes à l’antithèse de Georges Séguy au comportement autrement responsable. Pourtant, jusqu’à la fin de sa vie il était resté à la fois syndicaliste et communiste. De combat qui plus est. Mais son parcours et son expérience l’avaient amené à une autre conception de la défense efficace des salariés et de la vie de son organisation syndicale. Ses engagements n’ont pas été construits par l’image, mais par l’action et la réflexion. Dès l’âge de 16 ans Georges Séguy était engagé dans la résistance dans les rangs des Francs-tireurs et partisans français (FTPF) et il fut, sur dénonciation, déporté à Mauthausen (Autriche) camp de concentration nazi. En 1961 il est élu secrétaire général de la fédération des cheminots et en 1967, secrétaire général de la CGT qui compte alors 1,9 million d’adhérents. Michel Noblecourt, dans son article du 14 août dans Le Monde précise avec justesse que « Dès 1971, Georges Séguy veut ouvrir la CGT aux « vertus de la démocratie syndicale ». Georges Séguy a compris que la CGT a besoin d’un aggiornamento. Il le propose au 40e congrès de Grenoble, en 1978. Le point crucial lui apparaît être la nécessaire autonomie vis-à-vis du PCF, et plus généralement des partis politiques : « Le fait que nous ayons nous-mêmes, dans cette période, fait de plus en plus référence au programme commun et de moins en moins à celui de la CGT, a pu contribuer, même si ce fut à notre corps défendant, à entretenir la confusion. Que cela ait eu des conséquences négatives au niveau de l’action revendicative, c’est incontestable. » Ce sera peine, non pas perdue, mais combat perdu contre ce qu’il dénoncera en 1981 comme « la réticence interne et larvée » et « l’inertie » utilisées par ceux qui le combattaient. Pratique classique pour saper tout changement. Il faut dire que le secrétaire général souhaitait aussi un comité national pour l’unité d’action avec la CFDT. Cette collusion avec l’ennemi syndical, c’en était trop. Georges Séguy s’en va et laisse la direction de la centrale à Henri Krasucki en 1982. Dans Le Monde nous apprenons qu’en 2004, lors d’un hommage à un cégétiste décédé, il revient sur l’« opposition plus ou moins concertée aux orientations du 40e congrès taxées d’opportunismes, voir de réformismes, comme en témoignent certaines correspondances critiques ou fraternelles mais de même inspiration qui m’ont été personnellement adressées pour me prier de revenir dans le droit chemin, c’est-à-dire de renoncer à mes convictions. Ce genre de pressions ne pouvait que m’inciter à quitter ma responsabilité de secrétaire général ».

L’homme qui plaidait pour l’adaptation de son syndicat « Nous adapter, c’est passer d’un syndicalisme de contestation et de lutte, de manifestations et de grève, à un syndicalisme de négociation, de participation, de recherche de solutions économiques et sociales. » avait lucidement tiré les conséquences de son échec.

Quelle est l’inspiration de Philippe Martinez et de la CGT aujourd’hui ? Cette question n’est pas vaine car elle concerne un des piliers – du moins pour l’instant encore – du dialogue démocratique. Georges Séguy disait qu’« il s’était habitué à la tolérance ». À la centrale de Montreuil et dans la fédération de Haute-Garonne il semble que ce joli mot n’ait plus de sens.

 

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