Naufragés, vous n’êtes pas mes regrettés.

Libre, indépendant des partis, Emmanuel Macron est officiellement notre président de la République. Il porte sans conteste, pour une majorité de Français, l’espoir d’une nouvelle ère, fraiche par sa jeunesse et son audace et suffisamment forte pour balayer les vents mauvais poussés par des partis dépassés et à bout de souffle. Les Français sont appelés à investir de leur génie propre cet espace.

Les tempêtes

L’étonnant avec Emmanuel Macron, avec son irruption telle une tornade traversant le paysage politique et bouleversant les convenances et modes de pensée habituels, serait de sous-estimer les réelles tempêtes  provoquées chez certains par un mouvement… qui pourtant n’est pas encore un parti ! Un mouvement de la société qui leur a échappé.

Un seul fait en témoigne : les deux grandes formations qui se sont partagés quasiment sans interruption le pouvoir – à l’exception du septennat de Valery Giscard d’Estaing – sont brisées. Les retraits de la vie politique se multiplient, des courants opposés se forment, et – enfin ! – la révélation éclate : il y avait trop de contraires aussi bien chez Les Républicains qu’au Parti socialiste pour que ces piliers de la vie politique française puissent prétendre à diriger encore la France ainsi. Il ne s’agit plus seulement des tempêtes sous un crâne – comment contrer la défiance croissante des Français et la montée régulière du Front national ? – ni celles de chapiteaux, jouées et sur-jouées lors des séparations-rabibochages et des amusements de Congrès où chacun jouait de sa motion pour obtenir des postes dans l’appareil. Logique mortifère de bastions pour les siens. Il s’agit bien, avec le futur parti La République en marche, d’une irruption, au-delà de la gauche et de la droite, certes beaucoup centriste mais très différente encore du « centre introuvable » cher aux chroniqueurs politiques.

Certains se sont moqués du titre de l’ouvrage Révolution rédigé par Emmanuel Macron, si jeune, pas même historien et surtout même pas élu de la République… Des mois durant se sont succédés les propos ironiques « Il n’y arrivera, cela explosera, il explosera ». En gros, cela ne sera qu’une tempête dans un verre d’eau.

Mais voilà l’ouragan Macron est passé ou plus exactement, comme l’a dit ce matin Laurent Fabius président du Constitutionnel en proclamant officiellement Emmanuel Macron chef de l’État et citant Chateaubriand : « Pour être l’homme de son pays, il faut être homme de son temps. » Oui, les temps nouveaux ont balayé les temps anciens. “The times they are a changin’” a chanté un prix Nobel. Il reste maintenant à celui qui a osé plus que d’autres et qui en recueille légitimement et démocratiquement les fruits de répondre à l’exigence forte des Français à son égard. Sinon de salvatrice, la tempête deviendra destructrice.

Les naufragés

On sait que les tempêtes provoquent des naufrages chez ceux qui ne tiennent pas le cap. Ils furent nombreux et variés ces dernières semaines. Ils sont individuels ou collectifs. Ils sont terribles et dangereux ou sans guère de signification, sauf à éclairer ce qu’est l’effondrement des destins, des hommes dits grands et qui se révèlent petits.

Sans ordre de préférence, citons sans risque de se tromper quelques protagonistes. Certains disparaîtront, d’autres resteront à suivre dans leurs parcours chaotique pour éviter, autant que faire se peut, que leur geste soit oublié et reproduit.

Marine Le Pen est sans conteste l’exemple premier du naufrage personnel – et d’une certaine manière fort heureusement révélateur – lors de son débat face à Emmanuel Macron. Son concentré de violence et d’incompétence gesticulée a fait fondre en un instant de vocifération un maquillage de « dédiabolisation » pourtant construit de longue date.

Nicolas Dupont-Aignan est certainement le plus perdu et moqué, car il s’est montré le plus prêt-à-tout. Son ralliement au Front national pour un poste de premier ministre… suivi juste après la défaite d’une rupture tout aussi fracassante révèle une instabilité morale et politique inquiétante. Elle l’a d’ailleurs éloigné de la plupart de ses amis.

Le naufrage de Jean-Luc Mélenchon et de son entourage proche est d’une autre nature. Il est d’avoir rompu avec l’essence de son engagement qui, au-delà même de ceux qui le soutiennent, le plaçait comme un véritable responsable politique ne tergiversant pas avec certaines valeurs qui fondent notre démocratie. Or son silence de plusieurs jours, celui d’un candidat abattu et aigri – comme s’il déniait le résultat qui l’avait placé uniquement 4ème malgré un beau succès – suivi de tristes palinodies ou les contradictions succédaient aux rétractations dans une langue de bois sculptée à la scie sauteuse, a été jugé sévèrement par l’opinion. Le résultat du second tour est sans appel. Sans compter que, pour en ajouter, alors qu’il ne prétendait nullement prôner l’abstention ou le vote nul (sans jamais appeler à voter Macron contrairement au PCF, à Martine Aubry, Catherine Taubira et Benoît Hamon), Jean-Luc Mélenchon se les approprie sans vergogne et avec un manque de lucidité rare ! Double chute.

Plus anecdotiques car elles peuvent pour certaines faire sourire, les apparitions et les annonces dont on sait qu’elle n’existent que pour conjurer la peur d’être oublié. Florian Philippot qui menace de quitter le FN si son parti recule sur la sortie de l’euro… Qui s’en soucie vraiment ? Ou encore Benoît Hamon qui annonce le lancement – à quelle hauteur ? – d’un mouvement « transpartisan ». Pas ni droite ni gauche quand même ! Même interrogation avec la création d’un autre mouvement – décidemment ça bouge là-où ça démange… – « Dès demain » par Martine Aubry, Anne Hidalgo et Christiane Taubira. Est-ce si urgent ?

Sans compter les danses particulières des traditionnels bals des prétendants. Entre gaffe de communication, manque de retenue et de perspicacité, même si leurs qualités peuvent être reconnues pour certains, les premières étoiles ont peut-être vu chaussons à leur pied un peu trop vite. Citons Catherine Lagarde, Bruno Lemaire, Laurence Parisot, Dominique de Villepin qui se verraient bien… mais qu’on ne verra peut-être jamais.

En Marche ! n’a pas échappé à la règle commune des ratés de précipitation. Parmi les premiers, l’accueil réservé au premier ministre Manuel Valls et au président du Modem François Bayrou. Une certaine suffisance, sinon une arrogance, a saisi quelques seconds couteaux grisés par leur victoire et ont considéré devoir parler haut. C’est toujours dans les entourages que les grosses têtes enflent le plus vite. Dans une liste à l’attrait égal à celui du président ils ne sont que quelques rares candidats désignés qui dénotent. Mais ils peuvent faire tache. Localement du moins et inquiéter sur la solidité politique de l’ensemble. En effet, certains candidats de La République en Marche pour les élections législatives ont été désignés alors qu’ils n’avaient rien demandé et qu’ils ne le souhaitent pas, comme le président du RCT (Racing club Toulonnais), prestigieux club de rugby ou le député-maire de Sarcelles. Difficile en ces conditions de tenir mordicus le propos (comme ce fut rétorqué à Manuel Valls) : « notre méthode passe d’abord par une déclaration de candidature sur notre plateforme internet, inscription à la candidature qui est ensuite analysée par la commission nationale des investitures… » Y’a comme un bug ! De même il y eu des candidats bombardés comme le brillant Gaspard Gantzer, ancien conseiller de communication du président François Hollande et condisciple d’Emmanuel Macron à l’ENA (École normale d’administration), promotion Senghor 2004. Il s’est vite retiré en se souvenant de ses fortes attaches parisiennes qu’il avait momentanément oubliées dans les poussières du déménagement. Ne volant pas dans les mêmes sphères, d’autres candidats – certainement pour de rares cas – ont probablement été retenus pour des circonscriptions réservées au titre des « services rendus ». En tout cas, c’est le cas dans ma circonscription de Montreuil-Bagnolet, où une candidate inconnue des comités En Marche ! des deux villes, sans aucun rayonnement, a été investie sans avoir fait un geste durant la campagne de l’élection présidentielle. Le fait qu’elle soit secrétaire de François De Rugy, une des rares « personnalités » d’EÉLV ayant rejoint Emmanuel Macron est de toute évidence un bonus… Il est vrai que la pratique touche tous les partis anciens. En ces occasions on est d’autant moins regardant sur le pedigree du candidat « fléché » quand le combat est perdu d’avance. Ou semble l’être. C’est alors le jeu de la loterie : on peut accueillir un excellent candidat, mais on peut aussi hériter du pire. Dans tous les cas le Congrès fondateur du parti La République en marche devra veiller à ce que sa maison n’héberge pas des termites ravageurs.

La tempête Macron est passée. Son nettoyage dégage un espace de conquête et de libertés inédit. Les constructions nouvelles peuvent se faire sur de nouveaux schémas. La maîtrise de l’ingénieur en chef semble particulièrement assurée en matière de vision et dans la prise de décision, mais que les contremaîtres ne confondent pas vitesse et précipitation dans la mise en œuvre. Le solide et le durable, c’est-à-dire la confiance retrouvée entre le politique et les Français, demandera un peu de temps, une certaine humilité et ne s’accommodera pas avec les gestes de posture.

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