Il ne s’agit pas que d’une histoire de journalistes

Tiens, et si on commençait par les faits !

Pour l’organisation du voyage présidentiel à Gao (Mali), l’Élysée a contacté les rédactions pour suggérer qu’elles envoient leur spécialiste défense plutôt qu’un journaliste politique. De tout temps il y a eu des journalistes accrédités défense dans les journaux.

Durant quelques heures l’émoi s’est alors emparé des rédactions et une quinzaine de sociétés de journalistes dont celles de l’Agence France-Presse, du Monde et de TF1 ont protesté. Avec une affirmation forte : « Il n’appartient en aucun cas à l’Élysée de choisir ceux d’entre nous qui ont le droit ou non de couvrir un déplacement quel qu’en soit le thème. »

On ne peut qu’être en plein accord sur ce rappel car il est utile. On sait combien les journalistes ont besoin de préserver leur indépendance tant elle est fragile. Mais en l’espèce est-il fondé ? Certes, la proposition n’était pas du plus grand professionnalisme et ressemblait fort à une injonction. Cela n’aurait pas été la première fois concernant les relations entre les pouvoirs et la presse. Sujet aussi sensible qu’essentiel en démocratie.

Pourtant on peut aussi considérer que cette bourde – dans son approche – ouvre un débat profondément utile au débat démocratique, à l’exercice du pouvoir et à la presse elle-même.

Rappelons, pour être complet, qu’aucun des journalistes proposés pour le voyage de Gao n’a été récusé et que seules les limites imposées par la logistique et la sécurité, vingt-cinq places, ont limité leur nombre.

 Marche forcée et petits pas

Avec Nicolas Sarkozy, le président d’une formule, d’une action et d’une communication par jour, nous avons vécu l’ère de la communication à marche forcée. Les cohortes de journalistes appelées à suivre le rythme du jogger médiatique y ont trouvé une frénésie émoustillante pour le métier, une production d’adrénaline nouvelle tombant à pic pour les médias d’information continue qui trouvaient là leur ration quotidienne nécessaire à leur flot d’images et de mots. Les unes et les uns chassant les précédents vite oubliés.

François Hollande, dans son costume de président normal, presque bon enfant, s’est glissé dans une communication des petits mots et des petits pas. SMS amicaux, déjeuners réguliers à l’Élysée avec les rédactions politiques des grands médias, conférence de presse grand format au ton qui pouvait être grave ou drôle selon l’actualité, il s’était convaincu qu’il était devenu, à sa manière, le bon client et le bon ami des journalistes qui reconnaissaient sans mal une approche facile et conviviale. Certains journalistes privilégiés, plus nombreux qu’ils le pensaient les uns et les autres, avaient même la possibilité de le suivre au long cours pour des entretiens approfondis et sans tabous. Cet apparent succès acquis par une proximité bienveillante démontra ses limites avec la parution du livre « Un président ne devrait pas dire cela » * qui a troublé jusqu’à ses plus proches par sa narration de livre-vérité dont beaucoup se sont demandés s’il ne s’agissait pas là d’un dépassement inacceptable de la parole présidentielle. Une communication semble-t-il qui a échappé à son instigateur principal et qui, probablement pour une partie, a contribué à conforter le président en exercice à ne pas se représenter.

Je pense, comme d’autres, que cette communication de nos deux derniers présidents – si appréciés des journalistes qu’ils furent – a dégradé la politique en ne la mettant plus à la bonne distance du quotidien. Une sorte d’abaissement de la responsabilité politique par un détournement de la communication. Il s’est avéré risqué d’être suivistes des médias dans leur tourbillon.

Le paradoxe politique

Avec Emmanuel Macron, d’entrée de jeu, il semble bien qu’un pas de côté soit amorcé. Un positionnement décalé qui oblige à porter un nouveau regard sur les pratiques anciennes. En ce sens le nouveau président est bien l’héritier de Michel Rocard. On sait que l’homme du « parler vrai » s’est régulièrement élevé contre la simplification des idées par les médias. Il considérait comme un devoir d’expliquer la complexité et n’hésitait pas à lancer des traits très durs contre une presse qu’il jugeait « médiocrisante ».** Comment ne pas le suivre à l’heure de dérives médiatiques dont les images sont récurrentes : sensationnalisme, émotion privilégiée, mélange de l’information et du divertissement, diktat du court terme. Nos écrans en sont envahis. Dernier exemple avec ce triste burlesque où le 15 mai, une moto-caméra suit le taxi dans lequel se trouve Édouard Philippe du seul fait qu’il apparaît favori comme probable premier ministre… « Hallucinant ! » écrira le site d’information Slate.fr.

On pourrait dire aussi qu’Emmanuel Macron emprunte à Paul Ricoeur le philosophe qui tenait à être présent dans son temps et ne négligeait pas quelques incursions dans l’écrit journalistique. Il considérait de toute première importance la conjonction de coordination « et ». « Il faut tenir telle chose et telle autre. Le paradoxe politique c’est penser ensemble, c’est articuler deux traditions politiques, la positive et la négative. » *** C’est peut-être suite à cette leçon que le nouveau président de la République a jugé bon d’utiliser régulièrement la formule « en même temps ». Pour la qualité des échanges, articuler les dimensions contraires. Nous sommes au cœur du débat démocratique, de celui forge les opinions, de celui qui fait l’Opinion publique. C’est pourquoi les médias sont directement concernés à mon sens.

Les phrasettes

La réflexion ne serait-elle pas d’intérêt aussi pour les journalistes ? Le porte-parole du gouvernement, Christophe Castaner a insisté : « Évidemment, ce n’est pas le président de la République qui doit choisir les journalistes qui couvrent tel ou tel sujet » tandis que son collègue Sylvain Fort, le responsable communication d’Emmanuel Macron, qui a dit comprendre la polémique a précisé : « On a bousculé les habitudes ». C’est certain… car les journalistes ont effectivement des habitudes. Jérôme Godefroy, ancien journaliste « vedette » à RTL, a écrit sur son blog : « Les médias français devraient se réjouir de la situation instaurée par le président Macron et son entourage. Ils pourraient en profiter pour consacrer leurs efforts, leur temps et leur argent non pas à couvrir des visites ou des événements officiels mais à faire du journalisme. C’est-à-dire enquêter, chercher des informations inédites, découvrir des sujets non rebattus. La vrai remise en cause salutaire est la suivante : se dire que la couverture en meute d’une visite protocolaire et d’un conseil des ministres n’est pas du journalisme. (…) Cela réclame du temps, de la volonté, du talent. Et c’est plus intéressant que de faire le pied-de-grue dans la cour de l’Élysée en espérant y recueillir une phrasette absconse d’un secrétaire d’État. » Ne peut-on éviter en effet, même sur les médias généralistes, les informations non rebattues ? Est-il réellement impossibles qu’elles soient un tant soit peu mises en perspective dans leur contexte du jour comme, ne serait-ce que par un mot, dans celui de l’histoire ou de la géographie ? Je sais combien les journalistes considèrent ne pas devoir être des pédagogues… pourtant les journaux, radios et télévisions éduquent aussi nos enfants. Et pour commencer nous aimons les médias car ils sont censés nous éclairer, nous aider dans notre réflexion par leur analyse. Or nous avons le sentiment que la pression du temps coupent les ailes du talent, élimine les paragraphes « complexes » et limite le débat d’idée. Le titre l’emporte souvent sur le texte. Il arrive même qu’il le dénature. Il y a aussi un véritable marketing de l’information puisque nous découvrons dans les journaux papiers des articles dont on nous dit qu’ils ont déjà été les plus lus… sur l’offre internet du titre ! On nous sert le fumet des blockbusters… comme si les articles les plus lus étaient les plus intéressants. Ne sommes-nous pas interloqués lorsque des amis, médecins, pâtissiers, ingénieur en nucléaire, fiscalistes, avocats, syndicalistes – je n’évoque pas les ouvriers, ils ne sont plus dans les colonnes ou presque – s’exclament : « S’ils (les journalistes bien sûr) traitent de tout comme il traite de mon métier, alors tout est faux » ? Généralement, la vérité n’est pas la fausse information, mais l’information vite couchée sur le papier manquant de chair, de connaissance du réel, forte principalement de la propre expérience du journaliste généraliste. Elle peut être grande. Elle peut l’être beaucoup moins.

L’information essoufflée, épuisée

La proposition pour le voyage de Gao évoquait la possibilité d’un suivi par un journaliste spécialisé défense, objet du déplacement du président de la République. Je n’y vois pas une limitation de la liberté de presse. Certains peuvent y voir le fait que le président refuserait à l’étranger d’évoquer les sujets de politique intérieure. C’est possible, mais nos gouvernants doivent-ils s’exprimer sur les affaires de la France lorsqu’ils sont à l’étranger ? Je ne le crois pas non plus, hormis faits exceptionnels tels que des actes terroristes ou des catastrophes naturelles.

Les médias et leurs équilibres économiques fragiles ont entraîné les journalistes dans une course folle. Jusqu’ici, le politique a décidé de courir avec eux avec l’espoir de les faire courir derrière eux. Je crois qu’aujourd’hui ils sont également essoufflés. Le corps et l’esprit quelque peu vidés. Le lecteur est épuisé et le citoyen perdu, défiant des médias comme de la politique. Et si, ensemble, ils faisaient une pause pour définir un parcours où, certes, chacun porte son dossard et défend ses intérêts – il en ira toujours ainsi de la communication et de l’information – mais où l’exigence de précision, la reconnaissance du nécessaire temps de réflexion, le recoupement des sources, redevenaient – ne serait-ce qu’un peu – plus perceptible pour le lecteur et l’auditeur.

Un rêve, probablement. Mais ne vivons-nous pas une époque de refondation. Un moment à saisir ?

* Gérard Davet et Fabrice Lhomme, Un président ne devrait pas dire cela, éditions Stock, octobre 2016.

** Michel Rocard, Lettre aux générations futures, en espérant qu’elles nous pardonneront, éditions Bayard, mars 2015.

*** François Dosse, historien et philosophe dans l’émission quotidienne « La marche de l’histoire » de Jean Lebrun, France-Inter, 18 mai 2017.

**** Jérôme Godefroy, Macron offre aux médias une chance de se ressaisir, blog A medium corporation, le 19 mai 2017.

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