Droits de l’individu et devoirs pour la vie sociale / L’UE en conduite d’une Mini / Dracula et Jack l’Éventreur / C’est quoi votre problème avec le corps féminin ? / Colum McCann voyage avec l’imagination

© Photo  BPK, Berlin, Dist. RMN-Grand Palais / image BPK
© Photo BPK, Berlin, Dist. RMN-Grand Palais / image BPK

(…) Dès qu’un problème survient, on met en place une cellule psychologique. Je considère que cette bienveillance affichée est une vaste hypocrisie qui nous permet collectivement de ne pas considérer la réalité. Le « politiquement correct » contemporain, qui n’a rien à voir avec la compassion religieuse ou les valeurs humanistes des Lumières, est un aveuglement. Nous plaignons les pauvres pour mieux les laisser coincés dans la pauvreté. On préfère déplorer le triste sort des migrants plutôt que d’entreprendre une politique concrète de lutte contre le juteux business des passeurs. (…) Notre État-providence cherche à satisfaire toutes les revendications catégorielles et se perd en chemin. Nous en avons l’illustration quotidienne dans l’actualité. Pour se donner une chance aux élections, nos dirigeants cèdent à toutes les revendications au nom des droits les plus particuliers et les moins universels. Les citoyens aussi ont une responsabilité dans cette dérive : ils considèrent que le contrat social est à la carte. Ils prennent ce qui les intéresse et rejettent ce qui leur semble pénible. En face des droits de l’individu, nous devons réaffirmer l’existence de devoirs sans lesquels aucune vie sociale n’est possible. (…) Le renoncement à la politique compassionnelle permettrait de mener une vraie politique de justice fiscale, éducative ou sociale, qui n’a rien à voir avec la prise en compte des revendications catégorielles. De même dans le domaine de la politique étrangère, seule la prise en compte des égoïsmes nationaux et l’adoption d’une vision à long terme pour les surmonter peut permettre de bâtir une Europe fédérale. Je pense que les réalistes vont plus loin que les idéalistes.

Yves Michaud, propos recueillis par Sylvain Courage, L’OBS, 16 au 22 juin 2016, n° 2693.

On oublie trop souvent aussi que Londres a apporté un soutien crucial à l’élargissement de l’Union à l’est. Au début des années 1990, Helmut Kohl redoutait d’avoir une zone d’instabilité aux portes de l’Allemagne ; il considérait aussi, à juste titre, que l’industrie allemande prospérerait en Europe de l’Est. Mais Kohl avait face à lui un François Mitterrand craignant que l’élargissement ne renforce le poids de l’Allemagne et ne nuise à la cohésion de l’Union. La Grande-Bretagne estima que l’élargissement se ferait effectivement au détriment de l’approfondissement. Elle avait vu juste dans l’ensemble.

L’UE que le Royaume-Uni s’apprête peut-être à quitter n’est donc pas vraiment la création d’une bureaucratie bruxelloise fanatiquement fédéraliste. Cette UE reflète à bien des égards la vision britannique de l’Union. Car, contrairement aux fantasmes colportés par les eurosceptiques, la Grande-Bretagne n’est pas isolée en Europe : la Suède, le Danemark et les Pays-Bas, petits pays aux économies ouvertes, ont soutenu l’offensive britannique en faveur du renforcement du marché unique et de la libéralisation des échanges. Certes, la zone euro et l’espace Schengen ne cadrent pas avec cette vision britannique de l’Europe. Mais là encore, des petits pays redoutant la domination du couple franco-allemand ont été ravis de voir le Royaume-Uni créer un précédent en négociant des dérogations, et instaurer de fait une Europe à plusieurs vitesses.

Quoi qu’en dise Michael Gove, la Grande-Bretagne a tenu le volant de l’UE. Si elle préfère aujourd’hui partir de son côté dans une voiture beaucoup plus petite, elle se retrouvera au mieux à conduire une minuscule Mini : elle perdra quasiment tout son pouvoir d’influence dans l’Union et ne jouera plus guère de rôle dans les instances internationales où se négocient les accords commerciaux et les règles de l’ordre mondial.

Même les politiques britanniques favorables au maintien de leur pays dans l’Union parlent d’elle comme d’une menace potentielle. Ils feraient mieux d’admettre que le Royaume-Uni a réussi, à bien des égards, à créer une Europe britannique.

Jan-Werner Müller, politiste américain, traduit de l’anglais par Isabelle Lauze, le un, 15 juin 2016, N°11.

(…) Qui de l’Européen ou de l’insulaire est le Dr Jekyll, et qui est Mr Hyde ? Le référendum n’apportera sans doute pas la réponse. Irlandais que le théâtre mena à Londres, Bram Stoker imagina un monstre venu du cœur de l’Europe, rien de moins que Dracula. Quand tout le cinéma britannique, d’Alfred Hitchcock à Stanley Kubrick, était d’une manière ou d’une autre récupéré par les majors des Etats-Unis, la Hammer Film tenait bon, à Londres, essentiellement par ses vampires. Terence Fisher n’avait sans doute pas l’étoffe des géants passés à Hollywood, et cependant son Dracula, interprété une dizaine de fois par Christopher Lee, a fait frissonner le monde entier. Avec une pointe d’humour so british, ce prince des montagnes de Transylvanie, officiellement revendiqué par la Roumanie, est devenu le fleuron sinon l’emblème du cinéma fantastique du cinéma britannique. Les héros typiquement anglais ont, eux, fait la fortune des studios américains, par Errol Flynn en Robin des bois et Johnny Weissmuller en Tarzan. Le comte de Dracula, sans être un lord britannique, a connu l’essentiel de sa gloire grâce à la Hammer Film.

L’Europe serait-elle cette épouvantable créature, voyageant dans son cercueil, depuis les Carpates, pour venir se nourrir du sang des vierges de Londres ? On comprendrait dans ces conditions que les populations du Royaume-Uni redoutent ce qui provient du continent européen. Cependant, les monstres qui hantent l’Europe viennent, eux, de Londres, inspirés d’un modèle réel, Jack l’Éventreur. Dites « Londres » et le continent répond « bas-fonds », du Français Paul Féval, auteur des Mystères de Londres, à l’Allemand Bertold Brecht, pour L’Opéra de quat’sous. L’Europe, en vérité, est faite de mythes communs, répercutés partout, et ceux qui viennent de Grande-Bretagne ne sont pas les moins populaires. Malheureusement, la communauté des rêves et des mythes littéraires n’a pas été retenue comme fondement de l’Union européenne.

Guy Konopnicki, Marianne, 17 au 30 juin 2016, N° 1001-1002.

(…) Elle a montré ses cheveux. Puis elle a dévoilé un sein – dans une vidéo consacrée aux jeunes acteurs nommés au César du meilleur espoir, en janvier 2012. Et finalement posée nue, à la une du magazine Égoïste, pour le photographe Paolo Reversi, trois ans plus tard. « Je voulais aller jusqu’au bout de la démystification. M’adresser à tout le monde et demander : c’est quoi, votre problème avec le corps féminin ? Regardez-moi ! Y a-t-il quelque chose de menaçant ou de dangereux dans cette nudité ? »

À chaque étape de ce dévoilement, elle a affolé Internet. Et elle s’est rendue malade elle-même, physiquement. De même que son père, intellectuel et homme de théâtre, toujours à Téhéran : il s’est retrouvé à l’hôpital dans les deux cas les plus récents, et a cessé de lui parler pendant deux mois. « Même s’il est libéral et de gauche, il vient d’une famille traditionnelle, à laquelle je fais beaucoup de mal… » Son effeuillage a provoqué la polémique, même au sein de la diaspora : geste libre ou provoc inconséquente ? Aujourd’hui, elle se dit fière, sans regrets : « C’est mon chemin ».

Golshifteh Farahani, comédienne iranienne, propos recueillis par Louis Guichard, Télérama, 18 au 24 juin 2016, N°3466.

(…) Chaque fois que j’achève un roman, je me sens exténué. Achevé. J’ai le sentiment que tout le monde va se rendre compte que ce que j’écris ne vaut rien, que je suis un imposteur, un menteur, un médiocre. Je me dis : c’est terminé, je n’écrirai plus. Puis, peu à peu, je m’y mets de nouveau. J’ai réalisé que l’écriture est une aventure pour moi, qu’elle a pris pour moi le relais des voyages. Lorsque j’avais 10 ou 12 ans, je ne tenais pas en place. Le matin je prenais mon vélo, je partais, je revenais à la nuit, mes parents ne me voyaient pas de la journée. Adolescent, j’ai passé deux ans à parcourir les États-Unis de long en large.

À présent, je ne bouge presque plus, mais je voyage grâce à l’imagination. Le but de l’écriture est de toujours continuer à apprendre. De ne jamais arrêter d’engranger des connaissances. Benjamin Disraeli (1804-1881) disait : si vous voulez apprendre quelque chose sur un sujet quelconque, écrivez un livre sur ce sujet. J’ai écrit sur les SDF de Manhattan, sur la danse, sur le 11 septembre… Là, je m’apprête à partir pour le Proche-Orient. Pourquoi ? Je n’en sais absolument rien. Tout ce que je sais, c’est que je veux aller là-bas, voir ces paysages, comprendre pourquoi la situation est un tel gâchis sans fin. J’aimerais y découvrir des trésors d’humanité. Et, à partir de cela, raconter une bonne histoire. (…) J’aime vivre ma vie dans la discrétion, mais également penser qu’avec mes romans, mes nouvelles, j’apporte de la dignité et de l’espoir dans la vie des autres.

Colum McCann, romancier irlandais, propos recueillis par Nathalie Crom, Télérama, 18 au 24 juin 2016, N°3466.

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