La fin du voyage en train / Le silence, acte minimum radical / Fiche « S » n’est pas fiche « C » / Carmen l’enragée de liberté / Les 200 jours de Pyongyang

En 1875, la première de « Carmen » prend fin dans une ambiance glaciale. La critique se montre outrée par l’histoire de cette femme libre et séductrice. Georges Bizet n’en connaîtra pas la gloire posthume – Carmen est aujourd’hui l’opéra le plus joué au monde - : il meurt trois mois après la première.
En 1875, la première de « Carmen » prend fin dans une ambiance glaciale. La critique se montre outrée par l’histoire de cette femme libre et séductrice. Georges Bizet n’en connaîtra pas la gloire posthume – Carmen est aujourd’hui l’opéra le plus joué au monde – : il meurt trois mois après la première.

Le train de nuit vient de mourir. Il serait malvenu de protester contre cette décision du ministre des Transports, les voyageurs nocturnes se faisaient si rares qu’ils coûtaient une fortune à la collectivité. Une décision qui, relevant de ce qu’on appelle le « bon sens », scelle la fin d’une époque, celle des voyageurs. (…) Emmanuel Berl * regrettait déjà, au milieu du siècle passé, de perdre en confort ce que l’on gagnait en vitesse, quand, pour traverser l’Atlantique, l’avion remplaçait le paquebot. Certes, nous allons plus loin et plus vite, nos pauvres dos cassés sur les sièges semblables des TGV et des vols low cost. Nous ne pourrons plus glisser lentement, bercés sur une couchette de seconde, et nous ne finirons plus le voyage debout dans le couloir en tirant une cibiche pour faire passer le goût infect du café SNCF et du croissant à la margarine rance. Le train de nuit n’offrait pas souvent le confort de l’Orient-Express. Sa suppression semblait inéluctable depuis celle du service militaire, tant il était associé au billet de permission et aux bidasses entassés dans les couloirs qui sentaient la bière et le tabac brun. Toutes les nuits de train n’apportaient pas de sulfureuses surprises. Elles constituaient cependant autant de parenthèses, quand des inconnus se mêlaient, partageant le demi-sommeil dans la promiscuité d’un compartiment. Le trajet inclinait à la rêverie, debout, le front appuyé contre la vitre. Les nouveaux transports ne connaissent que le départ et l’arrivée. Le trajet a été aboli, de jour la vitesse ne permet pas de s’attarder sur les paysages et moins encore de saluer les bovins, qui ne broutent plus le long des voies ferrées, enfermés qu’ils sont en d’affreux hangars préfabriqués. On pourrait supprimer les petites fenêtres des TGV, sachant qu’on ne peut rien voir et les passagers sont rivés aux écrans de leurs ordinateurs, tablettes et autres smartphones. Le voyage se fait virtuel, le monde onirique des gares et des trains a disparu bien avant les couchettes et les wagons-lits. Le principe de plaisir disparaît en toute chose, la transition d’une ville ou d’un pays à l’autre se réduit à la nécessité. Ce n’est qu’un déplacement, dans un conditionnement répétitif, normalisé à l’extrême.

* Emmanuel Berl, journaliste, historien et essayiste français.

Guy Konopnicki, Marianne, 5 au 11 août 2016, N° 1009.

Dans ce tableau sonore, la forme architecturale apporte aussi sa note. Une église baroque surchargée « bavarde » plus qu’une austère abbatiale romane. Un urbanisme de bric et de broc « dissone » plus qu’un quartier tiré au cordeau. De beaux matériaux, des formes pleines et simples, des volumes généreux permettent de baisser d’un ton. Jusqu’à nous laisser sans voix. Avec son mémorial du camp de Rivesaltes, l’architecte Rudy Ricciotti a su maîtriser ces paramètres pour créer un objet aveugle et muet, mais qui parle. Dans un paysage désolé, venteux, plat comme la main, pas un arbre, c’est un bloc de béton ocre sombre aux arêtes vives, sans fenêtre ; un parallélépipède de 220 mètres de long sur 15 de large, qui affleure entre les baraquements en ruine de cet ancien camp d’internement des républicains espagnols, ensuite camp de transit des Juifs du sud de la France, puis une zone de relégation des harkis. Alors, pour dire cette histoire infâme, Rudy Ricciotti a utilisé le silence comme « un acte minimum radical ». Il précise : « Attention, il ne s’agit pas du silence recueilli, propre sur lui, avec la raie sur le côté et les souliers cirés des commémorations officielles. Non, c’est un silence véhément pour crier ma rage et ma honte face à cet État français, à ces préfets, gendarmes, cheminots français qui ont raflé, trié, enfermé puis déporté 2289 Juifs – dont 2205 ne reviendront jamais -, en août 1942, alors la zone n’était pas occupée par les nazis ! » À Rivesaltes, le vent sournois semble soupirer ces lignes du peintre Joan Miro en 1973 : « Chercher le bruit caché dans le silence, le mouvement dans l’immobilité, la vie dans l’inanimé, l’infini dans le fini, des formes dans le vide et moi-même dans l’anonymat. »

Luc Le Chatelier, Télérama, 6 au 19 août 2016, N° 3473-3474

(…) Je n’ai pas de raison de douter que Nicolas Sarkozy puisse être un garant de l’État de droit, mais je suis frappé de voir qu’il se laisse aller à des facilités auxquelles il ne croit pas lui-même, j’en suis convaincu. Il devrait savoir que le terrorisme a toujours été vaincu par les armes de la démocratie et jamais celles de ses adversaires. Quand on a été chef de l’État et ministre de l’Intérieur, on a un devoir de pédagogie, pas d’enfumage. Les fiches S, par exemple, c’est « S » comme suspect, pas « C » comme coupable. En proposant d’enfermer sans preuve ni décision juridique, Nicolas Sarkozy propose de réhabiliter la lettre de cachet. Nous avons légiféré quatre fois contre le terrorisme. Chaque fois, l’exécutif a estimé que ce sujet méritait, sinon l’union nationale, du moins le consensus le plus large. Nous avons proposé ce chemin à l’opposition, et à chaque fois les textes ont été votés par une majorité qui dépassait la gauche. Chacun a accepté des éléments qui n’étaient pas dans ses propositions initiales. Cela n’a pas été le cas ces derniers jours, notamment la nuit durant laquelle l’Assemblée nationale a débattu de la procédure de l’état d’urgence. Personnellement, j’ai été fort mal à l’aise en raison de la violence des mots entendus. Pour nous, responsables politiques, les mots sont des armes. Il faut en mesurer la portée. Soyons concrets. Si je reviens à la question de l’idée de centre de rétention pour tous les fichés S, je demande : « Où sont ces centres ? Gardés par qui ? Pour combien de temps ? Quel est le projet ? Ouverts immédiatement ? » Faut-il rappeler que nos prisons sont aujourd’hui surpeuplées de manière hors norme ? Dans les huit maisons d’arrêt d’Ile-de-France, par exemple, il y a un taux de surpopulation carcérale de 167 %. Cette proposition de centre de rétention est un trou noir ! Si nous franchissons ce pas de l’arbitraire au motif de la lutte contre le terrorisme, c’est un poison qui polluera toutes les procédures de justice.

Jean-Jacques Urvoas, garde des Sceaux, L’OBS, 1 au 10 août 2016, n° 2700

(…) L’Opéra tiendra l’affiche jusqu’au bout, malgré une critique assassine. Si la musique dérange par son audace, c’est le propos même de l’opéra qui fait scandale. Carmen est une femme dangereuse, sans attaches ni respect pour l’ordre établi, passant d’un amant à l’autre, avec pour seule morale et seules règles sa liberté et son bon plaisir. Le 8 mars 1875, Le Siècle épingle « une Carmen (…) littéralement et absolument enragée. (…) Il faudrait pour le bon ordre social et la sécurité des impressionnables dragons et toréadors qui entourent cette demoiselle la bâillonner et mettre un terme à ses coups de hanches effrénés, en l’enfermant dans une camisole de force après l’avoir rafraîchie d’un pot à eau versé sur sa tête. » La Patrie surenchérit, stigmatisant « la véritable prostituée de bourbe et du carrefour (…), la fille dans la plus révoltante acceptation du mot ». Camille du Locle, alors directeur de l’Opéra-Comique, se défausse : « C’est de la musique cochinchinoise, on n’y comprend rien ! » Quelques années plus tard, lorsqu’il est question de reprendre Carmen à l’affiche, le nouveau directeur de l’Opéra-Comique lance à Ludovic Halévy (librettiste de Carmen avec Henri Meillac) : « Comment avez-vous pu choisir un tel sujet ? » Un sujet qui deviendra pourtant bientôt l’un des plus populaires de l’histoire de la musique.

Philippe-Jean Catinchi, M le magazine du Monde, 6 août 2016, N° 255.

C’est une vieille tradition des régimes communistes et celui de Pyongyang n’y déroge pas : Kim Jong-un encourage chacun à un mouvement de masse pour doper l’économie et aider le pays à encaisser un nouveau train de sanctions économiques internationales votées après l’essai nucléaire de début janvier. Cette campagne de deux cent jours a débuté en juin. Elle demande aux employés de travailler le week-end et de fournir des heures supplémentaires.

Les Échos, 5&6 août 2016, n° 22249

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