La ploutocratie rampante, la caste intouchable, l’effort de l’acquisition, les puissances installées, les perdants médiatiques.

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(…) Faisons le point. J’aurais excusé, voire compris, l’imposition brutale de solutions que je désapprouve si elles avaient eu au moins pour but de répondre à la question que la ministre avait elle-même posée : comment faire cesser ce scandale majeur, que plus de 20 % des élèves entrent en sixième sans savoir lire couramment ? J’ai beau chercher, je ne vois rien dans ce qui nous est proposé, ou plutôt imposé, qui contribue à cet objectif. Au contraire. Au lieu de renforcement des deux disciplines fondamentales, le français et les mathématiques, qui sont en cours d’effondrement, je ne vois que saupoudrage et bricolage, qui sont les deux mamelles des petits génies de la Rue de Grenelle. À la demi-journée d’activités périscolaires péniblement installée par Vincent Peillon pour faire passer en douceur auprès des syndicats la remise en question de la désastreuse réforme Darcos des rythmes scolaires s’ajouteront désormais 20 % de travaux pratiques interdisciplinaires, qui iront du jardinage et de l’aéromodélisme jusqu’à « l’accès » à la civilisation romaine, en passant par le développement durable. Fallait-il encore, pour faire avaler la pilule de la suppression des classes bilangues destinées à ceux qui sont capables de les suivre, imposer simultanément dès la cinquième deux langues vivantes étrangères à des élèves incapables de parler français ? Pas un pédagogue sérieux n’approuvera un tel gavage compensatoire, destiné à l’opinion publique plutôt qu’à des élèves qui n’en peuvent mais. La vérité est qu’on a mis la charrue devant les bœufs, et la réforme des collèges avant celle du primaire, qui mériterait pourtant toute notre attention. C’est là que se forment les inégalités majeures, c’est là qu’éclate l’échec des apprentissages de base. Allons plus loin. Je n’aime pas la République au rabais dans laquelle on est en train de nous faire entrer, où, sous prétexte de lutte contre l’élitisme, on impose à tous la même médiocrité. Car la haine de toute distinction intellectuelle est le fondement le plus sûr de la distinction sociale la plus injuste. Qui commande dans une démocratie ? Les plus capables. Qui commande dans une ploutocratie ? Les plus riches. Ce n’est pas pour rien que les éléments les plus « éclairés » du patronat et des classes dominantes ont approuvé si hautement la réforme que nous propose aujourd’hui la gauche, la même que celle qui inspire depuis si longtemps la droite. On renvoie aux pelotes Platon, Virgile et Nietsche le jour où l’ont fait du numérique la panacée de tous nos problèmes. Comme technique instrumentale, le numérique est la meilleure des choses. Comme idéologie de remplacement, c’est un miroir aux alouettes.

Jacques Julliard, Marianne, 29 mai au 4 juin 2015, N°945

(…) Disons-le ici, on ne souhaite pas qu’Agnès Saal s’enduise la tête de goudron et de plumes. On aurait juste aimé que la décence et le bon sens s’imposent, de sa part comme de celle du gouvernement. Le Code général de la Fonction publique prévoit des mesures conservatoires comme la suspension lorsqu’un agent a commis une faute grave. Et c’en est une assurément. Dans un pays meurtri par une austérité qui ne dit pas son nom, l’affaire Saal est un poison qui nourrit la défiance et le populisme. Elle jette le discrédit sur la fonction publique, renforce le sentiment que nos élites forment une caste intouchable et masque les progrès qui ont pu, ici ou là, être accomplis en matière de transparence de la vie publique. Le service de l’État est une mission et non un passe-droit.

Matthieu Croissandeau, L’OBS, 28 mai au 2 juin 2015, N°2638

(…) À partir du moment où les fondamentaux sont enseignés, le rapport à l’apprentissage – qui ne peut être seulement ludique – me semble plus important que les contenus des programmes. Or rien ne prépare les enfants et les adolescents à cet effort lent, régulier et systématique – surtout pas les nouvelles technologies. Évidemment, nul ne peut être opposé à l’informatique, cela n’a pas de sens, mais il est nécessaire d’en encadrer l’usage pour éviter que cet instrument devienne une fin en soi. Les fondateurs des start-up de la Silicon Valley envoient leurs enfants dans des écoles où l’utilisation de l’ordinateur est interdite. Ils sont conscients des risques inhérents à cette technologie sur les jeunes esprits. S’il suffit de cliquer sur un bouton pour faire du calcul ou de recourir à un correcteur d’orthographe, l’élève peut ne plus se rendre compte de l’effort qui est nécessaire à l’activité intellectuelle. Organiser la transmission autour des instruments informatiques est dangereux.

Dominique Schnapper, Télérama, 30 mai au 5 juin 2015, N°3411

(…) Le réalisme c’est d’admettre que nous ne sommes plus les seuls maîtres du monde. Il y a eu la décolonisation, et maintenant l’émergence de dizaines de pays, dont plusieurs vraies puissances, qui veulent prendre leur revanche, peut-être un jour se venger, même si nous restons pour un temps les plus forts et les plus riches (par tête). Nous pensions que les règles pour le monde avaient été fixées une fois pour toutes par les Alliés et par le marché libre, et que nous n’avions plus qu’à imposer le respect de ces règles à tous les nouveaux États. Ce n’est pas le cas. Le rendez-vous entre les puissances installées et les nouvelles est devant nous. Il n’y aura pas une grande conférence, mais une série d’ajustements douloureux, certains déjà en cours. Il faut agir pour nos intérêts essentiels – le mode de vie européen et nos convictions – et notre conception de ce que sera la « communauté internationale », permettant que la vie sur la planète reste possible, pèse de façon déterminante dans le grand compromis à venir.

Hubert Védrine, propos recueillis par Marc Semo, Libération, 30 & 31 mai 2015, N°10583

(…) Sur le plateau d’« Apostrophes », en 1990, François-Henri de Virieux distingue les « bénéficiaires » et les « perdants » de la médiatisation : « Les perdants, c’est les gens sérieux qui veulent préparer l’avenir, ont une culture de réflexion, qui sont un peu secrets, repliés sur eux-mêmes, qui voient le long terme. Ceux-là, ils ne font plus leur trou aujourd’hui. » « Invitez-les à « L’heure de vérité » ! rétorque Bernard Pivot. La réponse fuse : « Oui, mais ils ne crèveront pas l’écran… » La communication politique change de braquet.

Mikaël Guedj, M le magazine du Monde, 30 mai 2015, N°193

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