Sunday Press 84 // Personne ne veut la disparition de Daech / Olé olé, mais pas Bisounours / Les députés inéligibles dans la prochaine Assemblée / L’histoire des images macabres / Paris, gloire de la France.

Montaigne : « Je ne suis français que par cette grande cité : grande en population, grande par son heureuse situation géographique, mais surtout grande et incomparable par la variété et la diversité de ses agréments, la gloire de la France et l’un des plus nobles ornements du monde. Que Dieu chasse loin d’elle nos divisions ! » © Photo Willy Ronis. Café Le bidule, rue de la hachette,1957.
Montaigne : « Je ne suis français que par cette grande cité : grande en population, grande par son heureuse situation géographique, mais surtout grande et incomparable par la variété et la diversité de ses agréments, la gloire de la France et l’un des plus nobles ornements du monde. Que Dieu chasse loin d’elle nos divisions ! »
© Photo Willy Ronis. Café Le bidule, rue de la Huchette, 1957.

(…) J’avoue que j’ai été sidéré quand le Hezbollah est entré en Syrie, à Qousseir, en 2013. Le fait que l’Iran – conservateurs et modérés confondus – assume désormais l’axe chiite et motive même son implication en Syrie par la défense des lieux saints chiites signifie bien que l’ennemi n’est plus Israël, mais le sunnisme. Le conflit israélo-palestinien a perdu sa dimension géostratégique. Cela a évidemment renforcé les antagonismes idéologiques. Par effet de miroir, avec le nouveau roi, l’Arabie saoudite a également élargi son influence en assumant son intervention militaire au Yémen, alors qu’elle agissait jusqu’ici par procuration. Finalement, Iraniens et Saoudiens confessionnalisent les conflits et luttent sans vergogne pour les territoires, ils ne cherchent même plus à se faire passer pour le meilleur rempart contre le sionisme.

Le problème de cette stratégie, c’est qu’elle débouche très vite sur une impasse, et les Iraniens le savent très bien : le Moyen-Orient est sunnite, les chiites sont minoritaires. Ils ont donc atteint le maximum de leur influence, avec l’Irak, le maintien du régime d’Assad en Syrie et le Hezbollah libanais. Et ils se doutent aussi qu’Assad ne leur donnera pas le contrôle territorial de la Syrie ou que les chiites irakiens n’iront pas prendre le bastion sunnite de Fallouja, passé aux mains de l’État islamique. On est donc à présent dans la « cantonalisation » : chacun défend son territoire. (…) Les Saoudiens ont donc eux-mêmes atteint leurs limites, comme les Iraniens. Objectivement, les conditions sont réunies pour une négociation. Sauf que les protagonistes ne sont pas encore prêts.

Car une négociation soulève des questions de fond. Si on assume une confessionnalisation territoriale, quelles conséquences en tire-t-on ? On peut faire des usines à gaz comme on l’a fait dans les Balkans, sauf qu’on n’est pas dans les Balkans et que les usines à gaz ne fonctionnent pas. Ensuite, que fait-on de l’État islamique ? Or, c’est ma thèse, personne ne veut la disparition de Daech, pour la bonne raison que l’organisation n’est l’ennemi principal de personne. Pour les Saoudiens, se débarrasser de l’État islamique, c’est prendre le risque de voir les Iraniens mettre la main sur son territoire. Les Iraniens, quant à eux, veulent contenir Daech, mais pas forcément l’anéantir, pour ne pas avoir à administrer un territoire sunnite.

Oliver Roy, professeur spécialiste de l’islam, L’OBS, 23 décembre 2015 au 6 janvier 2016, n° 2668-2669.

(…) Une microsociété représentative de rien, beaucoup de néoruraux venus chercher une petite différence. Une mini-société héritée des communautés des années 1970, à la fois moins uniformisée – « on n’est pas des babas cool » – et plus politisée – « on a l’air olé olé, mais on se bouge, on a voté à 63 % au premier tour », rappelle Isabelle Allemand, conseillère municipale. Cela n’empêche pas les regards suspicieux et les surnoms ironiques, comme les « toons », entendus à Die, la grande ville. Ce qui les rassemble ? « Ici, la défense de l’intérêt général passe avant les intérêts particuliers », résume Emmanuel, 43 ans, installé à Beaumont-en-Diois, depuis deux ans. Quand cet animateur socioculturel a quitté Paris pour le Diois, c’était « d’abord un hasard », c’est devenu « un choix idéologique ». Il a appris à apprécier « des choses basiques », comme ce gîte communal mis à la disposition des habitants, par exemple pour accueillir leurs familles, ou ce lave-linge en libre accès – les jetons sont à retirer à la mairie. Ici, on partage même les corvées communales. « On appelle ça des chantiers », dit Isabelle Blas, Madame la maire. La taille des arbres, le nettoyage du réservoir d’eau potable ou de l’étang… tout est annoncé sur un panneau devant la mairie et avec des petits mots dans la boîte aux lettres. Chacun est invité à apporter son savoir-faire, ses outils, qui sa tronçonneuse, qui son râteau, qui ses ustensiles de cuisine pour aider à préparer le repas qui suivra – certains ne viennent que pour se mettre à table, « on n’est pas chez les Bisounours », comme dit Isabelle Allemand.

Le conseil municipal organise aussi des réunions publiques, deux fois par an, pour discuter des projets, évaluer les priorités. La dernière fois, les habitants ont opté pour le nettoyage des sentiers. « On voulait que ce soit plus agréable pour les personnes qui viennent se balader, il a fallu se retrousser les manches. » Et ça s’est terminé à table, façon banquet républicain.

Éric Collier, reportage à Beaumont-en-Diois, village où le FN n’a obtenu aucune voix au premier tour des régionales, M Le magazine du Monde, 26 décembre 2015, n°223.

(…) Pour le peuple, l’objectif principal est la sécurité : Sécurité sociale, sécurité de l’emploi, sécurité individuelle. Pour les élites, l’objectif principal est le progrès, grâce à la mondialisation, le commerce, les droits de l’homme. Le peuple se reconnaît dans la nation, comme en témoigne la floraison tricolore du mois dernier, tandis que les élites continuent d’espérer en l’Europe. La rupture entre le peuple et l’idée de progrès, dont la liaison fut constitutive de la gauche au XIXe siècle, est hélas, le grand événement en fait de culture politique au XXIe.

Le peuple rêve d’un gouvernement de l’intérêt général. Il a la nostalgie de l’unité, comme sous la Révolution française. Il vomit les partis dans lesquels il voit des mafias au service d’intérêts particuliers. Les élites à l’inverse restent attachées à ces partis qui symbolisent et garantissent la sauvegarde de leurs privilèges. Au lendemain du scrutin des régionales, beaucoup de leaders politiques préconisaient, pour favoriser le « renouvellement » des élites, le retour à la représentation proportionnelle qui signifie, nul ne peut en douter, le renforcement de l’emprise des partis sur la vie politique ! On croît rêver. Le discrédit des partis n’est pas propre à notre époque ; le décalage entre les électeurs et les élus est en quelque sorte constitutif de la démocratie. Le fait nouveau, c’est qu’il n’est plus toléré. Il n’est pas non plus propre à la France. En Grèce et en Espagne, il s’est traduit d’abord par des percées d’extrême gauche (Syriza) ; dans une grande partie de l’Europe, il prend la forme de partis d’extrême-droite populistes nationalistes et xénophobes comme le FPO fondé par Jorg Haider en Autriche, le Jobbik en Hongrie, voire l’Ukip de Nigel Farage au Royaume-Uni, et bien entendu le Front national en France ; il peut même se donner des allures centristes, comme le mouvement 5 étoiles de Beppe Grillo en Italie. La forme, la dimension, les orientations de ces partis contestataires varient d’un pays à l’autre, en fonction du contexte local. (…) Chacun en appelle à un renouvellement. Cela suppose des sacrifices dans la classe politique régnante. En 1791, sur proposition de Du Pont de Nemours, la Constituante décida que la totalité de ses membres seraient inéligibles dans la prochaine Assemblée. Chiche !

Jacques Julliard, Marianne, 24 décembre 2015 au 7 janvier 2016, N° 976-977.

(…) L’histoire montre que les corps humains, ceux des soldats ennemis tués ou blessés lors de conflits, ont souvent été utilisés comme des trophées. Les gravures des Désastres de la guerre, de Goya, témoignent de cette pratique. Le XXIe siècle s’est distingué par cette tendance macabre qui consiste à tuer certaines personnes afin de pouvoir les utiliser comme images : supprimer des otages dans l’intention de diffuser la vidéo de leur exécution est devenu courant dans les formes contemporaines de terrorisme. Lorsque des actes de torture ou des exécutions sont commis dans l’objectif d’être montrés sur Internet, l’acte d’image devient un événement à l’échelle globale. La distance entre l’acte, l’image et le fait de regarder se trouve abolie. C’est la peur et la confusion qui règnent. (…) À travers la légende de sainte Véronique, qui essuya de son voile le visage du Christ montant au Golgotha est une image faite de sang, de sueur, de larmes et de peau. Le corps devient une image, le Mandylion. Il fut ainsi tenu pour certain que le Christ lui-même avait créé la première image, celle de l’empreinte de son visage, la Vera Icon, l’image vraie. L’acte d’image trouve là un fondement idéologique.

Horst Bredekamp, historien de l’Art, Télérama, 26 décembre 2015 au 8 janvier 2016, N° 3441-3442.

« J’ai beau me dépiter contre la France, je ne cesse jamais de regarder Paris d’un œil affectueux : cette ville a mon cœur depuis mon enfance, et elle a fait sur moi ce que font les choses excellentes : plus j’ai vu, depuis, d’autres belles villes, plus la beauté de celle-là a de pouvoir sur mon affection et gagne sur elle. Je l’aime par elle-même, et plus dans son état seul que surchargée d’apparat étranger. Je l’aime tendrement jusqu’à ses verrues et ses taches. Je ne suis français que par cette grande cité : grande en population, grande par son heureuse situation géographique, mais surtout grande et incomparable par la variété et la diversité de ses agréments, la gloire de la France et l’un des plus nobles ornements du monde. Que Dieu chasse loin d’elle nos divisions ! »

Montaigne, Les Essais, livre III, chapitre IX, le un, hiver 2015-2016.

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